«Dick the Turd» met Shakespeare dans le ring

«Dès le moment où on entre dans la salle, on est comme dans un autre monde, entre le théâtre et la lutte. Les deux codes se rejoignent», affirme Alice Germain, la directrice de production, qui fait ici une prise à l’idéateur, interprète et coauteur du projet «Dick the Turd», Josian Neveu.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Dès le moment où on entre dans la salle, on est comme dans un autre monde, entre le théâtre et la lutte. Les deux codes se rejoignent», affirme Alice Germain, la directrice de production, qui fait ici une prise à l’idéateur, interprète et coauteur du projet «Dick the Turd», Josian Neveu.

Quel est le lien entre le dramaturge anglais et la lutte ? Pour Josian Neveu, grand fan de ces deux épiques types de performance, le parallèle apparaît clairement entre un spectacle aux « personnages plus grands que nature » et le théâtre élisabéthain. En visitant le mythique Shakespeare’s Globe Theatre, il y a constaté la grande proximité du public avec la scène, l’interactivité des comédiens avec les spectateurs. « Et la lutte, c’est exactement ça. Pour moi, c’est un peu la descendante de Shakespeare, d’une certaine façon », avance audacieusement l’idéateur, interprète et coauteur. Une forme de spectacle qui comporte des rôles, « des archétypes extrêmement clairs. En fait, c’est la plus vieille histoire du monde : le gentil qui se bat contre le méchant, le bien contre le mal. »

L’idée de cette transposition a germé à l’École supérieure de théâtrede l’UQAM, dans un cours donné par Christian Lapointe, qui a fini par « parrainer » cette création collective. Et pourquoi Richard III en particulier ? La pièce comporte tous les éléments qu’on retrouve dans une histoire de lutte traditionnelle, explique Josian Neveu. « C’est le récit d’un méchant qui élimine un à un ceux qui lui font obstacle dans sa quête de pouvoir. Il y a plein de trahisons. Le but est d’atteindre la couronne, et il n’y a rien d’autre. Comme à la lutte : rien n’est plus important que de [décrocher] la ceinture. Alors, les parallèles fonctionnent assez bien. Nos personnages se battent pour devenir champion, de la même manière que les [originaux] s’entretuaient pour devenir roi. » En traçant des diagrammes illustrant le fonctionnement d’une fédération de lutte et la structure de la monarchie anglaise, ils ont même découvert que les deux se comparaient assez bien…

C’est le récit d’un méchant qui élimine un à un ceux qui lui font obstacle dans sa quête de pouvoir. Il y a plein de trahisons. Le but est d’atteindre la couronne et il n’y a rien d’autre. Comme à la lutte : rien n’est plus important que de [décrocher] la ceinture. Alors, les parallèles fonctionnent assez bien. Nos personnages se battent pour devenir champion, de la même manière que les [originaux] s’entretuaient pour devenir roi.

Adapté avec le concours d’un dramaturge (Jean-Philippe Bourgeois), Dick the Turd a réduit à neuf le nombre de personnages, changé l’ordre des scènes, mais on reconnaît la trame de Richard III. « Le spectacle se situe entre une réécriture et une création originale, estime la metteure en scène, Elisabeth Coulon-Lafleur. Le texte de base a été complètement [retravaillé] dans les mots de chacun des comédiens. »

Fourbe Dick

Le monstrueux personnage-titre est ici un lutteur (campé par Guillaume Bouliane-Blais) au genou et à l’épaule amochés, qui se sert de cette faiblesse comme outil de manipulation. « À la lutte, il existe ce qu’on appelle une gimmick, qui est comme l’histoire du lutteur, son personnage, ce qu’il fait, explique la metteure en scène. Et la gimmick de Dick, c’est d’être tout le temps blessé. » Le lâche Richard l’étron (traduction libre) « triche pour gagner, précise Neveu. Il fait semblant d’être blessé, il s’en sert comme distraction ».

Très théâtral, caricaturé, leur show offre « un mélange de respect envers les codes de la lutte et de dérision », décrit Elisabeth Coulon-Lafleur. Les créateurs ont aussi déployé beaucoup d’efforts pour donner plus d’importance aux femmes que le rôle qui leur est traditionnellement assigné chez les lutteurs. (Sans oublier que la pièce de Shakespeare compte peu de personnages féminins.) Mais même dans le merveilleux monde de la lutte pro, elles prennent de plus en plus de place — en tant que combattantes, s’entend — depuis quelques années, assure Josian Neveu. « Cette année, le plus grand événement de lutte au monde, c’était pour [l’obtention] de la ceinture féminine. Et c’était vraiment impressionnant à voir. »

Vrais combats

Les comédiens qui participent à des combats sur scène ont suivi des cours à l’école montréalaise de lutte professionnelle Torture Chamber et s’entraînent sérieusement. « On s’est rendu compte assez vite que si on ne faisait pas [les prises] pour de vrai, ça ne marchait pas, explique Josian Neveu. On ne réussissait pas à faire lever le public. » Et même si la lutte relève plus du domaine du spectacle que du sport, rappelle-t-il, les blessures sont possibles. « On se fait mal pour vrai lorsqu’on se fait des prises, mais elles sont prédéterminées. Avec la bonne technique, ça peut se faire de la manière la plus sécuritaire possible. »

Dans Dick the Turd, les corps à corps font progresser l’histoire. « Il y a énormément de théâtre dans les combats. Et ceux-ci sont un récit en eux-mêmes : on raconte quelque chose lorsqu’on lutte, et tout ce qu’on fait, on le fait pour une raison. »

Présenté dans un dispositif trifrontal, avec des caméras qui captent l’action en direct, le spectacle propose une expérience immersive, affirme Alice Germain, la directrice de production. « Dès le moment où on entre dans la salle, on est comme dans un autre monde, entre le théâtre et la lutte. Les deux codes se rejoignent. Et ça provoque la même énergie qu’un gala de lutte. Ce contexte permet une liberté dans l’interaction entre les spectateurs et les comédiens. C’est très convivial. » Au contraire du théâtre traditionnel, le public est incité à participer, à se lever, à encourager les « gentils », voire à crier des insultes.

Lors d’une première étape dans un événement à l’UQAM, les amateurs d’art dramatique venus y assister ont réagi, l’espace d’une soirée, comme des spectateurs de lutte. Le but des créateurs est justement de marier ces deux publics, « d’habitude très différents », comme le note la jeune femme. « C’est très important de démocratiser le théâtre, ajoute Josian Neveu. De montrer qu’il peut être plein de choses, qu’il n’est pas [forcément] très intellectuel. Notre spectacle l’est quand même, on a fait une grande recherche pour y mettre de la profondeur. Mais une personne qui ne connaît pas Richard III pourrait adorer le show et tout comprendre. »

Pour visionner la bande-annonce de Dick the Turd

Dick the Turd

D’après Richard III de Shakespeare. Dramaturge : Jean-Philippe Bourgeois. Metteure en scène : Elisabeth Coulon-Lafleur. Création collective d’Alice Germain, Anthony Tingaud, Catherine Le Gall, François Lalonde, Josian Neveu, Justine Prévost, Jérémie Poirier, Matilde Lopes-Fadigas, Maxime Pouliot, Miguel De Plante, Olivier Magnan-Bossé, Philippe Gatien et Simon Allard. Au studio Hydro-Québec du Monument-National les 14, 15, 21 et 26 juillet.