Dans la tête d’un autiste

Sébastien René a appris à faire de son «casting» particulier, avec sa petite taille et son visage juvénile, un atout plutôt qu’une barrière.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sébastien René a appris à faire de son «casting» particulier, avec sa petite taille et son visage juvénile, un atout plutôt qu’une barrière.

C’est une première pour la compagnie Jean Duceppe : la reprise de l’une de ses productions à Saint-Jérôme. Une entente de codiffusion avec le Théâtre Gilles-Vigneault permet de redonner vie à ce spectacle louangé par le collègue Christian Saint-Pierre à sa création, au printemps 2018. Sébastien René, en vedette dans la pièce, se dit ravi de pouvoir présenter à un autre public ce récit qui nous plonge dans la perception d’un jeune autiste, un spectacle atypique pour la saison, qui « fait vivre une expérience ».

Basée sur le populaire roman de l’Anglais Mark Haddon, la pièce de Simon Stephens a été saluée par des applaudissements comme le comédien n’en avait « jamais vécu dans aucun spectacle ». L’interprète de Christopher a reçu plusieurs témoignages de proches d’autistes, bouleversés. Et certains spectateurs, eux-mêmes sur le spectre autistique, s’y sont reconnus. Inspiré par cette odyssée d’un adolescent qui surmonte ses peurs pour partir seul à Londres, un jeune, généralement isolé, sortant peu, aurait même décidé, au lendemain d’une représentation, d’appeler des gens pour aller au cinéma, affirmant à sa mère : « Moi aussi, je suis capable de faire des choses. » « Juste ça, c’est tellement beau ! » s’emballe Sébastien René.

Le metteur en scène Hugo Bélanger ne voulait toutefois pas créer un show sur l’autisme, « plutôt un spectacle où on voyage à travers les yeux du personnage principal, qui a une façon différente de voir les choses, de penser ». Sébastien René a néanmoins pu s’appuyer sur ses observations : il a grandi en côtoyant des autistes, pour qui l’une de ses tantes était devenue famille d’accueil. « On dirait que j’en suis venu à la conclusion que rien n’est noir ou blanc. » On a tous des phases obsessionnelles, croit l’acteur.

Il illustre d’ailleurs ce caractère obsessif de Christopher dans son jeu. Un jour en répétition, il a eu l’intuition de redire une phrase énoncée par le personnage de Catherine Dajczman. Sa partenaire, puis toute la distribution l’ont encouragé dans cette voie. « Ils ont été tellement ouverts ! Et petit à petit, je me suis mis à parler pendant leurs répliques. Cela me permet d’être dans ma bulle, justement comme un autiste peut l’être. C’est comme de l’improvisation. » Des réitérations qui peuvent varier un peu à chaque représentation : « Selon ce que je sens, comment le public réagit ou comment la réplique est lancée. Cela me demande une concentration particulière parce que, lorsque je décide de jazzer dans le texte des autres, il ne faut pas que je me perde. »

Camper ce passionné de maths qui répète en boucle les nombres premiers requiert donc de la rigueur. Et une bonne forme physique pour l’interprète, toujours en scène, qui doit jouer plusieurs crises. « Mais j’ai beaucoup de plaisir à le faire. C’est un spectacle où je suis tellement bien. »

Accomplissements

Grâce au Bizarre incident du chien pendant la nuit, Sébastien René a remporté pour une deuxième année consécutive — après Harold et Maude, pièce aussi dirigée par Hugo Bélanger — un doublé de récompenses aux tout nouveaux Prix Duceppe, décernés par les abonnés : le prix Relève et celui d’interprète masculin.

Pas mal pour un acteur dont la carrière avait été interrompue en 2015 par un accident et qui a cessé de travailler pendant un an, sans savoir s’il pourrait reprendre son métier. Lors d’une baignade en Corse, sa tête s’est fracassée sur un rocher et « un bout de vertèbre est entré dans la moelle ». L’artiste a dû subir une chirurgie qui aurait pu le rendre paraplégique et qui lui a fait perdre tous ses contrats, dont un rôle dans La divine illusion au TNM, à un moment où sa carrière était sur une lancée. Une expérience terrifiante dont il parle maintenant avec philosophie : « Je sais que chaque année n’est pas garante de la suivante. J’ai réalisé que [ce métier relève] de montagnes russes qu’il faut apprécier. »

Pas un mince accomplissement non plus pour un acteur doté d’un « casting particulier » et qui, après sa formation, était moins appelé en audition que les autres finissants de l’École nationale de théâtre. Sa petite taille et son visage juvénile lui ont certes permis de jouer des spectacles jeunesse. Mais il ne suffit pas d’avoir l’air jeune pour pouvoir en incarner un… « Je ne savais pas comment jouer un enfant au début. J’étais pas bon ! C’est avec les [metteurs en scène] Gill Champagne (Terre océane) et Gervais Gaudreault (Le bruit des os qui craquent) que j’ai appris à développer ma façon de jouer un enfant sur scène. Il faut trouver une naïveté qu’on n’a plus en vieillissant, mettre un peu son orgueil [de côté]. Et il faut se croire beaucoup, beaucoup, sinon ça sonne très faux. Mais des enfants, j’en joue de moins en moins. On commence à savoir que j’ai 37 ans ! »

L’interprète de Peter Pan (Peter et Alice) a également appris à faire de son type d’emploi un atout plutôt qu’une barrière. Son personnage dans la télésérie Série noire, maître Marlin, en a fourni un bel exemple. « Je suis arrivé avec un veston trop grand, en sachant que j’aurais l’air encore plus petit. J’ai misé là-dessus. Il ne faut pas avoir peur de rire de soi. »

C’est donc en utilisant cette caractéristique qu’il parvient à tracer son chemin. « Je sais quel rôle je peux faire. Sur cent, je peux en jouer trois. Mais ces trois-là, watch out ! Je peux vraiment les jouer. »

Le bizarre incident du chien pendant la nuit

Texte : Simon Stephens, d’après le roman de Mark Haddon. Mise en scène : Hugo Bélanger. Au Théâtre Gilles-Vigneault, à Saint-Jérôme, du 26 juin au 10 août.