Maryse Warda, auteure d’un été

À l’opposé de notre époque, qu’elle trouve d’ailleurs difficile, Maryse Warda est une artiste à l’identité mouvante; elle a grandi en parlant arabe, mais aussi français, avant d’immigrer, enfant, au Québec.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’opposé de notre époque, qu’elle trouve d’ailleurs difficile, Maryse Warda est une artiste à l’identité mouvante; elle a grandi en parlant arabe, mais aussi français, avant d’immigrer, enfant, au Québec.

Pour son incontournable création estivale, le Petit Théâtre du Nord (PTdN) fait appel cette fois à un quatuor d’auteures couvrant un large spectre d’âges : Gabrielle Chapdelaine, jeune lauréate du prix Gratien-Gélinas 2018, Rébecca Déraspe (Gamètes), Mélanie Maynard (Docile, au PTdN) et Maryse Warda. Un dernier nom qui surprend : si cette discrète travailleuse de l’ombre a fait sa marque sur les scènes depuis 1992, c’est plutôt à titre de traductrice émérite des dramaturges anglophones.

Celle qui a trouvé dans ce métier une niche qui la comble admet qu’elle aurait bien aimé écrire, à l’origine. « Mais je n’ai rien de particulier à dire. J’ai essayé à plusieurs reprises, et je trouvais que ça n’ajoutait rien. Je pense que mon censeur intérieur est très fort. »

Maryse Warda avait déjà touché un peu à l’écriture, à la création de dialogues, en travaillant à des adaptations théâtrales, notamment celle du roman français La liste de mes envies, en 2016. Sa première réaction à l’offre du codirecteur de la compagnie de Blainville, Luc Bourgeois, a toutefois été de rétorquer qu’elle n’écrivait pas. Devant l’assurance qu’il s’agissait seulement d’un morceau de 20 minutes et qu’elle serait encadrée, la traductrice a jugé que le « risque était calculé ».

« Finalement, ça n’a pas été aussi souffrant que je le pensais, raconte-t-elle avec humour. [L’exercice] a été relativement aisé. Et j’ai aimé le groupe. » Partition déconstruite sur le plan temporel, La maison tourne autour d’une même demeure, mais vue à quatre époques différentes. Chaque auteure s’est vu assigner une période : les années 1920 pour Déraspe, la décennie 1970 pour Chapdelaine, tandis que le récit de Maynard, une visite de la propriété mise en vente, permet d’arrimer l’ensemble en révélant l’histoire de la maison.

Chaque fois que je découvre l’origine d’un mot qui le ramène à trois ou quatre autres langues, moi, ça me fait plaisir. […] C’est ce qui me touche le plus, en fait : se reconnaître dans quelqu’un d’autre. J’aimerais beaucoup qu’on aille plus vers là plutôt que de toujours revendiquer notre différence.

La pièce de Maryse Warda, La petite noirceur, a amené la traductrice à se plonger dans une recherche sur les années 1950. « Trois éléments m’ont accrochée : la Grande Noirceur, Maurice Richard et l’émeute au Forum, et la mort de James Dean. Et comme ce qui s’imposait à moi était, entre autres, un personnage d’adolescente — une période de la vie qui en soi est une forme de noirceur —, j’ai joué avec ces éléments-là. »

Il résulte du processus quatre univers aux tons « assez différents », mais liés par un objet qui traverse le temps. La maison est un « chassé-croisé d’événements entrelacés, avec de très bons comédiens » (Antoine Durand, Geneviève Alarie, Annick Bergeron, Luc Bourgeois et Kim Despatis), résume la coauteure, sans trop en dévoiler. Les créateurs veulent manifestement conserver un élément de mystère autour du spectacle. Sans être « vraiment » un thriller, la pièce distille des secrets sur ses personnages.

La seule

Même après avoir accepté de faire le saut, l’auteure débutante n’était pas rassurée sur sa légitimité. « Au début, je me sentais en danger. Après notre première réunion, on parlait de Catherine Léger, une auteure que j’aime beaucoup et j’ai dit : “C’est elle que vous devriez aller chercher à la place !” » (rires) L’une de ses collègues a vite mis le holà à ce discours.

Maryse Warda la trouve bien rassurante, cette ombre où elle oeuvre habituellement. « Je reviens d’une résidence de traduction à Banff, où j’avais été engagée comme conseillère. C’est une résidence internationale, et dès que je me retrouve avec ces gens qui sont des autorités en la matière, c’est fou comme je redeviens petite. » Même dans ce domaine où elle a acquis une indéniable reconnaissance, sa confiance n’est « jamais vraiment acquise parce que je n’ai pas étudié en traduction. J’ai appris sur le tas. » Pourtant, constate-t-elle, elle est probablement la seule, ici, à avoir fait de la traduction théâtrale un métier en soi. « Tous les autres sont des auteurs, des metteurs en scène ou des interprètes. Je suis comme la seule qui fait ça dans la vie. » Ce qui n’est pas rien, même l’humble Warda doit en convenir…

Je lui demande si son défi d’auteure consiste à trouver sa propre voix, puisque la traductrice a coutume de se couler dans le style d’autrui. « J’ai l’impression que ma voix à moi, je l’ai laissée loin il y a très longtemps. » Cette native d’Égypte explique cela par le contexte dans lequel elle a grandi : une situation tendue dans la cellule familiale.

« C’était assez explosif, et je pense qu’on était à l’image de notre pays. Alors je me suis portée en spectatrice et en témoin assez rapidement. J’ai appris à me taire et à regarder, à avoir le moins d’opinions possible pour ne pas que les choses éclatent. Donc je fais en général très attention à où je mets les pieds et à ce que je dis. C’est épuisant, à la longue. Mais c’est pour ne pas rajouter au chaos ambiant. J’ai de la misère avec tout ce qui est confrontation. »

Et à l’opposé de notre époque — qu’elle trouve d’ailleurs difficile —, cette artiste à l’identité mouvante (elle a grandi en parlant arabe. mais aussi français, avant d’immigrer, enfant, au Québec) préfère s’intéresser à « ce que les gens ont tous en commun, plutôt qu’à ce qui les différencie ».

Traduire, c’est après tout créer des ponts entre des cultures. Le mythe de la tour de Babel, cette idée que tout est parti d’une seule langue avant d’éclater, lui plaît. « Chaque fois que je découvre l’origine d’un mot qui le ramène à trois ou quatre autres langues, moi, ça me fait plaisir. […] C’est ce qui me touche le plus, en fait : se reconnaître dans quelqu’un d’autre. J’aimerais beaucoup qu’on aille plus vers là plutôt que de toujours revendiquer notre différence. »

Quant à l’écriture, la coauteure de La maison ne sait pas si cette agréable aventure restera une expérience isolée. « À 80 ans, je vais écrire quelque chose toute seule, par moi-même ! ironise-t-elle. Sur le bord de la tombe, je vais me dire : OK, il n’y a pas grand risque… »

La maison

Texte : Mélanie Maynard, Gabrielle Chapdelaine, Rébecca Déraspe et Maryse Warda. Mise en scène : Sébastien Gauthier. Au Petit Théâtre du Nord, à Blainville, du 20 juin au 23 août.