Joëlle Lanctôt, prima donna atypique

C’est durant ses études au collège Saint-Paul, en participant à de gros spectacles de théâtre musical, que Joëlle Lanctôt a découvert cette discipline. Un type de production qui comporte un élément «très enchanteur» pour un artiste.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est durant ses études au collège Saint-Paul, en participant à de gros spectacles de théâtre musical, que Joëlle Lanctôt a découvert cette discipline. Un type de production qui comporte un élément «très enchanteur» pour un artiste.

Révélée par Grease en 2015, consacrée dans le rôle-titre de Mary Poppins l’année suivante, Joëlle Lanctôt ne tient pourtant rien pour acquis. Malgré son triomphe dans cette précédente production musicale de Juste pour rire, sa participation à Mamma Mia ! était loin d’être assurée. L’interprète de 33 ans savait que son âge ne correspondait à celui d’aucun des personnages. Son audition, parmi des centaines, a toutefois convaincu le metteur en scène Serge Postigo de lui confier le rôle principal, Donna. « Heureusement pour moi, c’est un personnage très proche de mon énergie. Elle a beaucoup d’humour et est assez loud. Je suis arrivée avec mon authenticité, mes couleurs. Mes travers aussi. J’ai un caractère de cochon, un petit côté impulsif. »

La franchise semble en tout cas compter parmi ses qualités. Sondée sur ce qui la séduisait dans ce musical créé il y a 20 ans, sa vedette confie « avoir découvert l’oeuvre en la travaillant ». Mais elle s’identifiait beaucoup à sa chanson d’audition, la déchirante The Winner Takes It All, un hymne d’amour déçu proche de ses blessures personnelles. « Sans tomber dans la thérapie, il y a là quelque chose de l’ordre de la guérison qui est beau. La trame de Donna est très riche. »

Et même si le récit est construit à partir du répertoire entraînant d’ABBA, de la pop disco ici « tapissée de choeurs », Mamma Mia ! est plus qu’une enfilade de succès du quatuor suédois, assure Joëlle Lanctôt. « C’est ce que je trouve intéressant dans les musicals : on pourrait enlever les chansons et ce serait quand même un bon show. » L’histoire comporte une quête identitaire, celle de Sophie, qui, à la veille de convoler sur une île grecque, cherche son père. Lequel des trois hommes qu’a connus sa mère à l’époque de sa conception est son géniteur ? La jeune femme les invite à la cérémonie…

Ce qui est intéressant dans Mamma Mia !, ce sont ses personnages féminins extrêmement forts. Donna est une femme forte, c’est elle qui fait les blagues. Elle a bâti son auberge et élevé sa fille toute seule.

Certains ont qualifié ce musical, dont le livret est signé par la Britannique Catherine Johnson, de féministe. « Ce qui est intéressant dans Mamma Mia !, ce sont ses personnages féminins extrêmement forts. Donna est une femme forte, c’est elle qui fait les blagues. Elle a bâti son auberge et élevé sa fille toute seule. » Et comme ses deux meilleures amies, dans sa jeunesse, elle rejetait le « carcan » du mariage. « Donna ne comprend donc pas trop pourquoi sa fille désire embarquer dans ce schéma traditionnel. C’est ce qui est intéressant aussi dans le récit : à part Sophie, ce sont toutes des célibataires. On voit qui sont ces femmes, avant d’être “la blonde de”. Alors, c’est super de prendre part à une oeuvre qui traite des femmes de cette façon-là. »

Parcours

C’est durant ses études au collège Saint-Paul, en participant à de gros spectacles de théâtre musical, que Joëlle Lanctôt a découvert cette discipline. Un type de production qui comporte un élément « très enchanteur » pour un artiste. « Le micro-casque, la musique, le band : c’est toujours un peu grandiose. » Et ça l’emballe plus que n’importe quelle autre forme. « Il y a quelque chose dans le théâtre musical, je ne sais pas quoi, qui me fascine. »

Au départ, la jeune Joëlle visait pourtant une formation théâtrale classique. « Dans ma tête — aussi parce qu’il n’y avait pas beaucoup de comédies musicales —, ce métier n’existait pas. Et à l’époque, j’étais moins habile pour comprendre quelles étaient mes forces et mes faiblesses. J’ai toujours eu un sentiment d’imposteur par rapport au théâtre. Donc j’essayais d’entrer dans les écoles de théâtre, et je me sabotais. »

Un sentiment qui venait de l’impression qu’elle devait être bonne dans tout. « Comme s’il fallait pouvoir être à l’aise autant dans un Michel Tremblay, en Phèdre, comme dans une publicité, un match d’impro ou la gestion de sa compagnie émergente… Et j’étais très anxieuse. Je ne voyais pas où était ma place, là ; où moi j’étais bien. » Aujourd’hui, elle juge normal de ne pas exceller dans toutes les facettes du métier.

Même après ses études en théâtre musical à l’option théâtre du collège Lionel-Groulx, elle avait cogné à nouveau, vainement, aux portes du Conservatoire et de l’École nationale. Ce fut un long processus, pour celle qui se considère comme une « comédienne-chanteuse », d’admettre finalement que son chemin serait différent. « On verra pour la suite, mais c’est sûr qu’en ce moment, c’est vraiment dans ce genre de projet où je me sens [à ma place]. »

Docteure Lanctôt

Les débouchés sont désormais plus nombreux dans ce domaine au Québec, « depuis que Juste pour rire tient des auditions ouvertes ». Reste que l’actrice, qu’on a vue notamment dans 2018 Revue et corrigée, au théâtre du Rideau vert, ne peut pas s’en tenir juste à la comédie musicale.

Et même le gigasuccès de Mary Poppins n’a pas rassuré Joëlle Lanctôt. « Chaque fois qu’on se fait choisir [pour un spectacle], c’est une énorme tape dans le dos, une confirmation qu’on fait partie de la gang. Mais après, lorsqu’un projet se termine, on se demande toujours : est-ce la dernière fois que je suis sur scène ? On ne le sait jamais. »

Afin d’« être saine d’esprit dans ce milieu », elle dispose donc d’une autre corde à son arc : la poursuite d’un doctorat en psychologie. Lorsqu’elle a amorcé ses études, à la mi-vingtaine, l’interprète réussissait à gagner sa vie en donnant des spectacles pour enfants à La Ronde ou comme maquilleuse. « Mais je me suis dit : est-ce qu’à 40 ans, ça va me tenter encore de faire ce genre de contrats ? Je n’[entretiens] pas de positivisme naïf envers ce milieu. » Au lieu d’attendre les offres, elle avait envie d’un projet qui pourrait la définir et la valoriser, où son potentiel d’être humain serait mis à profit. Et « ça a été vraiment libérateur pour moi d’aller m’asseoir dans une classe, d’utiliser une autre partie de mon cerveau. De sentir que j’avançais ».

C’est peut-être « un peu naïf », mais celle qui s’intéresse aux troubles anxieux et dépressifs chez les presque adultes aimerait idéalement pouvoir mener de front performance et consultation clinique. Deux pratiques qui ont en commun la « compréhension de l’autre ».

Disons qu’on n’est pas trop inquiets pour son avenir…

Mamma Mia !

Musique et paroles : Benny Andersson et Björn Ulvaeus. Livret : Catherine Johnson. Mise en scène et adaptation : Serge Postigo. Au théâtre Saint-Denis 1, jusqu’au 18 juillet, et à la salle Albert-Rousseau de Québec, dès le 14 août.