«Quasi niente»: cinq petits riens

Le personnage de Giuliana est transposée dans notre époque néolibérale en trois âges différents (une trentenaire, une quarantenaire et une « presque soixantenaire »), mais aussi en deux hommes (un quarantenaire et un cinquantenaire).
Photo: Claudia Pajewski Le personnage de Giuliana est transposée dans notre époque néolibérale en trois âges différents (une trentenaire, une quarantenaire et une « presque soixantenaire »), mais aussi en deux hommes (un quarantenaire et un cinquantenaire).

« Je n’en peux plus, je n’y arrive pas. » Cette phrase, prononcée comme un leitmotiv dans Quasi niente, résonne fortement dans l’espace de l’Usine C. Elle hante l’esprit des êtres qui peuplent le plus récent spectacle de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, mais probablement aussi une bonne part des spectateurs, que ce soit pour une journée, des semaines, des mois ou des années.

La dernière fois qu’on avait vu le duo italien au FTA, en 2016, il venait notamment présenter Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, un spectacle qui sondait l’esprit de quatre retraitées grecques qui, à l’ère de la crise économique, choisissaient le suicide plutôt que la misère. Poursuivant leur enquête des petites vies invisibles qui peuplent le monde, Deflorian et Tagliarini tournent leur démarche de recherche du côté du premier film en couleur d’Antonioni, Le désert rouge, pour s’inspirer du récit de Giuliana, la mère dépressive du film qui vit avec un sentiment constant d’inadéquation au monde.

Giuliana est transposée dans notre époque néolibérale en trois âges différents (une trentenaire, une quarantenaire et une « presque soixantenaire »), mais aussi en deux hommes (un quarantenaire et un cinquantenaire) ; tous sont aux prises avec un même sentiment de perte, de mal-être, un « mal qui ne guérit pas et ne guérira jamais » qui transforme en effort le fait même de dire « je n’y arrive pas ».

Tour à tour, ces « Giuliana » se racontent et cherchent à nommer ce qui ne se dit pas, ce qu’on cache derrière des sourires éclatants, ce qu’on refoule en disant « mais à part ça, ça va ». Elles bougent avec grâce au milieu d’un décor minimaliste, fait d’objets disparates (un fauteuil en cuir rouge, une commode, une armoire sans porte, une petite radio) qui rappellent notre manière d’inscrire notre vie et nos souvenirs dans la matérialité. Çà et là, on réorganise les objets dans l’espace comme lorsqu’on se fait croire que la vie change parce que notre maison est remeublée.

 
Photo: Claudia Pajewski Rien de misérabiliste ou de déprimant dans ce spectacle sur la dépression, mais quelque chose d’une sérénité, proche de la mélancolie.

Sans jamais forcer le discours, quitte à jouer sur la lassitude de l’effet de répétition des témoignages qui expriment sensiblement la même idée, Deflorian et Tagliarini font sentir le poids de ce mal, mais aussi de tout un système social et économique contre lequel « nous sommes en guerre » qui nous pousse à tout performer, du saut du lit à l’action d’aller au gym, en passant par la sexualité et le travail. Le discours ne convainc pas par son originalité, mais par la puissance des performances sensibles des comédiens et comédiennes (Francesca Cuttica, Daria Deflorian, Monica Piseddu, Benno Steinegger et Antonio Tagliarini), qui portent en eux les émotions du Désert rouge, mais aussi les mots tranchants et lucides du Britannique Mark Fisher (à qui le titre du spectacle est peut-être emprunté) : « la cause de mon sentiment d’infériorité est le pouvoir social » qui te fait « sentir que tu deviens presque rien ».

Pour autant, rien de misérabiliste ou de déprimant dans ce spectacle sur la dépression ; rien d’une résignation ou d’un pathos larmoyant, mais quelque chose d’une sérénité, proche de la mélancolie. Grâce, peut-être, à ces moments d’éclatante beauté (voire de drôlerie) où le corps agit quand plus personne ne parle, comme pour relâcher le trop-plein ressenti, ou à la voix vibrante de Francesca Cuttica, qui chante à trois reprises accompagnée live par Leonardo Cabiddu, caché en coulisses. Ces « Giuliana » sont peut-être « presque rien », mais elles ont quelque chose comme une lucidité qui permet de se demander, en bout de ligne : « Qu’est-ce que je me raconte ? »

« Quasi niente » aborde la dépression sans sombrer dans le pathos

Quasi niente

Un spectacle de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, librement inspiré du film Le désert rouge de Michelangelo Antonioni. Dans le cadre du FTA. À l’Usine C, du 23 au 25 mai. En italien avec surtitres français et anglais.