«Christine, la reine-garçon»: l’ennemi intérieur

La vive répartie qui émaille le texte de Michel Marc Bouchard fait mouche sur une scène radicalement épurée. Certains passages approchent au plus près cette souveraine irascible et intransigeante, à laquelle Marianne Marceau donne une présence imposante.
Photo: Nicola-Frank Vachon La vive répartie qui émaille le texte de Michel Marc Bouchard fait mouche sur une scène radicalement épurée. Certains passages approchent au plus près cette souveraine irascible et intransigeante, à laquelle Marianne Marceau donne une présence imposante.

L’année 1649. Christine, reine de Suède, souhaite la paix pour son peuple. Au sortir de la guerre de Trente Ans, un ennemi tout intérieur vient cependant brouiller ses aspirations : en elle montent des passions fâcheuses et inquiétantes. Du philosophe René Descartes qu’elle fait venir à sa cour, elle souhaitera ainsi qu’il lui enseigne deux choses : ce qu’est l’amour et… comment s’en débarrasser.

La sobriété du décor frappe d’entrée de jeu. La mise en scène de Marie-Josée Bastien, après la création en 2012 au TNM, fait d’emblée le choix d’un dépouillement total. Quelques éléments de mobilier et des pans de mur servent de seuls repères, sous un éclairage morne et bleuté. Les costumes sont ternes et, s’il y a là de quoi évoquer l’austérité luthérienne et la rigueur du climat scandinave, n’en reste pas moins une certaine tristesse, ainsi qu’une nécessité pour le regard de faire son deuil.

Le rythme, en revanche, donne beaucoup à apprécier. Les échanges entre la souveraine et sa cour, qui la presse de prendre mari pour lui livrer un héritier, sont livrés avec justesse — ce qui ne va pas de soi, vu la densité du texte. Les silences sont sentis et la vive répartie qui émaille le texte de Michel Marc Bouchard fait mouche, ce qui n’empêchera pas une certaine distance de s’installer ici et là.

Autour du libre arbitre

Objet des convoitises, cette reine caractérielle et avide de liberté se trouve prise en étau entre les sphères d’influence protestante et catholique. Sous le charme de la comtesse Sparre, elle se livre toutefois bataille également à elle-même : « Il n’y aura aucune terre pour accueillir la passion qui vous dévore », lui lancera finalement le philosophe, dans une de ces phrases puissantes qui approchent le coeur du récit.

Cette ligne tout intime est cependant amoindrie par un propos touffu. Entre les propos sur le gouvernement et diverses remarques sur l’apparition de la science moderne, dans son désir peut-être aussi de clins d’oeil à notre époque, l’écriture peine parfois à coller au plus près des personnages et de leur vérité. Certaines lignes récurrentes, où l’on répète que la reine use de son libre arbitre, paraîtront plus faibles.

À l’opposé du spectre, certains passages approchent au plus près cette souveraine irascible et intransigeante, à laquelle Marianne Marceau donne une présence imposante, entre explosion et fragilité : ceux qui la placent dans une intimité redoutée, notamment. La torture intérieure du personnage, dont les maigres élans deviennent des libérations, est alors criante.

La fin ne manquera pas de culminer sur cette note plus sentie — malgré un certain irrésolu : la reine Christine débarrassée des pressions extérieures, on restera sans trop savoir ce qu’il en est de l’ennemi intérieur. C’est sur cette fin, d’ailleurs, que profitera le dénuement de la mise en scène : quelques notes plus chaudes souffleront un peu de bienveillance autour de cette femme autrement retranchée, et terrain des guerres que se livrent les pouvoirs terrestres. Le rideau, lui, tombera alors sur le portrait d’une insoumise, et un plaidoyer pour la liberté.

Christine, la reine-garçon

Texte : Michel Marc Bouchard. Mise en scène : Marie-Josée Bastien. Avec Ariane Bellavance-Fafard, Frédérique Bradet, Jean-Michel Déry, Érika Gagnon, Jonathan Gagnon, Eliot Laprise, Simon Lepage, Marianne Marceau, Vincent Michaud et Réjean Vallée. Une production de La Bordée, jusqu’au 11 mai.