«La réunification des deux Corées»: entre le comique et le grave

La portée dramatique de plusieurs échanges peine à faire son chemin.
Photo: Pierre-Marc Laliberté La portée dramatique de plusieurs échanges peine à faire son chemin.

Joël Pommerat s’est fait connaître pour la cohérence remarquable de son travail de création ; entremêlés dans une seule écriture, texte et scène s’y fondent, donnant vie à des spectacles d’une rare qualité immersive. Dans la relecture à La Bordée de sa Réunification des deux Corées, cette unité fait cependant défaut.

L’homme de théâtre français, vu au Carrefour international de théâtre à plusieurs reprises (Les marchands, La grande et fabuleuse histoire du commerce, Cendrillon), a l’habitude d’en appeler à tous ses collaborateurs dès le premier jour d’un projet, le texte se dessinant alors en même temps que les corps sur scène, les décors, l’univers sonore.

Or, dans la version de Michel Nadeau (qui montait déjà ce texte il y a cinq ans, avec les finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec), le texte apparaît d’emblée comme un élément discordant : trop écrit. Malgré leur investissement, les comédiens apparaissent souvent piégés entre les niveaux de langue, certains plus que d’autres. À mesure que l’émotion croît, leur français soutenu glissera ici et là vers un français plus oral, dans une confusion qui indique une direction plus ou moins nette.

Perdus dans la translation

La réunification des deux Corées est composée d’une vingtaine de tableaux exposant l’amour et la solitude, l’impasse. Certains sont graves, d’autres plus comiques, mais tous sont plus ou moins serrés autour du lien, les mots renvoyant à la très quotidienne et vertigineuse aporie que constitue le rapport à l’autre.

Des deux lignes opposées, on a toutefois l’impression que c’est le cocasse qui s’impose. La portée dramatique de plusieurs échanges peine à faire son chemin, signe peut-être d’un projet qui n’a pas su trouver sa propre unité.

Relativement courtes, les différentes scènes se déploient dans des ambiances pourtant riches. De grands panneaux pivotants laissent toute la place à un décor bâti principalement sur les éclairages soignés de Caroline Ross.

La difficulté qu’a le spectacle à trouver un ton juste qui lui soit propre nous laisse cependant nous demander si on n’est pas ici en train de jouer à Pommerat, nous laissant inaptes à apprécier tout à fait le travail.

Des référents comme la musique (Antony and the Johnsons), par exemple, indiquent un souhait évident de faire sienne cette Réunification, de la sortir de son contexte de création européen, de l’américaniser peut-être ; un trajet inachevé, cependant. La finale nous laisse en marge, avec l’impression d’une incomplète traversée de l’Atlantique. Comme si le travail de création exigé par la relecture ne s’était pas affranchi de la primauté du texte.

La réunification des deux Corées

Texte : Joël Pommerat. Mise en scène : Michel Nadeau. Une production de La Bordée, jusqu’au 13 octobre.