«CREEPS»: le texte et l’image

Le projet, qui a toutes les allures d’une tentative, dans un sens noble, se déroule dans les espaces semi-industriels des Ateliers du Réacteur, qui allient vieux bois et grillages dans une facture d’entrepôt.
Photo: Maxime Daigle Le projet, qui a toutes les allures d’une tentative, dans un sens noble, se déroule dans les espaces semi-industriels des Ateliers du Réacteur, qui allient vieux bois et grillages dans une facture d’entrepôt.

L’intérêt des Chantiers/constructions artistiques, qui accompagnent le Carrefour depuis maintenant dix ans, réside souvent dans ces propositions qui, à l’abri de la saison qu’ils ne verront peut-être pas, deviennent des espaces pour le hors-norme, mais aussi pour le brut, l’inachevé.

Le projet CREEPS, justement, a toutes les allures d’une tentative, dans un sens noble. Partant d’une fascination pour les films d’horreur et cette forte répulsion qui vient en même temps qu’une attirance malsaine, les créateurs Maxime Daigle et Guillaume Pepin — le premier issu du design graphique, le second du théâtre — ont commandé à différents auteurs quatre monologues qu’ils ont entrecoupés de performances. Les espaces semi-industriels des Ateliers du Réacteur, vieux bois et grillages dans une facture d’entrepôt, préparent le terrain de ce projet noyauté par une question : qu’est-ce qui, aujourd’hui, serait à même d’éveiller en nous l’horreur ?

Le premier monologue est celui d’une femme (Raymonde Gagnier) cultivant à l’intérieur de son corps les vers, solitaires ou autres. Saugrenu et scabreux, le texte d’Éric Leblanc ne parvient toutefois pas à horrifier. Suivra une jeune femme faisant le cauchemardesque récit de sa défiguration. Martelé par Laurence Gagné-Frégeau, le texte d’Olivier Arteau peine toutefois lui aussi à éveiller le malaise, et laisse songeur : les mots seuls suffisent-ils à faire naître l’horreur ?

Le troisième monologue — un technicien en laboratoire meurtrissant sa chair pour y apposer des greffes de peau — parviendra bien, dans ce qu’il a de graphique, à éveiller quelque dégoût, mais le texte de Jérémie Aubry, qu’il livre avec un joli décalage, ne change pas la donne. Si l’idée était d’offrir des monologues dérangeants, on n’y est pas tout à fait.

Le poids des mots ?

Dans un désir d’éclairer les mutations culturelles de notre époque, le psychiatre Charles Melman, dans L’homme sans gravité, défendait l’idée d’une « nouvelle économie psychique » caractérisée par un passage de la représentation à la présentation ou, pour ce qui nous occupe, d’une perte d’efficacité du langage au profit du visuel.

Dans CREEPS, force est de constater que l’horreur commence par les yeux : quand le performeur Philip Després, fracassant entre autres des carreaux vitrés sur sa chair nue, à force de gestes répétés, en fait jaillir le sang.

Du côté des monologues, ce sera quand des images projetées au mur viendront doubler le dernier d’entre eux. Le texte d’Érika Soucy présente l’histoire de cet homme banal qui rejoint un groupe de « suspension », l’art de se suspendre par des crochets fixés à sa peau ; si cette pratique est évoquée par le comédien Gabriel Fournier, le malaise, lui, ne s’installe toutefois réellement que lorsque des images nous montrent ce dont il s’agit.

Le numéro de clôture ira dans le même sens : un homme (Efix Roy), suspendu à deux crochets à hauteur des omoplates, viendra nous conforter dans cette idée que les mots n’ont pas fait le poids. L’horreur que provoque pareil passage tranche si nettement avec l’intérêt amusé suscité par les textes qu’on se demande comment l’écart peut être si marqué.

Peut-être n’y a-t-il aucune nécessité d’invoquer des changements profonds dans notre façon d’entrer en contact avec le monde, par l’intermédiaire notamment des écrans multipliés, ou d’invoquer un affaiblissement de notre rapport au langage au profit du rapport à l’image. Sans mettre en cause la qualité des textes, peut-être suffirait-il de dire que les images ont toujours eu une force que n’accotaient pas les mots.

Là-dessus, il faudra bien reconnaître d’ailleurs qu’elle ne date pas d’hier, l’expression qui dit qu’une image vaut mille mots. À la sortie de CREEPS, il reste néanmoins difficile de ne pas nourrir cette idée que le visuel a le haut du pavé, occupant une place que le texte n’est pas près de lui ravir.

Difficile aussi de taire le sentiment, ici, que mille mots peinent à valoir une image.

CREEPS

Concept et mise en scène : Maxime Daigle et Guillaume Pepin. Auteurs : Olivier Arteau, Jérémie Aubry, Éric Leblanc et Érika Soucy. Avec Jérémie Aubry, Gabriel Fournier, Raymonde Gagnier et Laurence Gagné-Frégeau, ainsi qu’Émilie Baillargeon, Philip Després, Misty Forsberg et Efix Roy.