«La nuit des taupes»: l’art de se taire

On sent qu’il y a davantage au travail de Philippe Quesne que la rigolade suscitée par ces taupes rigolotes et maladroites.
Photo: Martin Argyroglo On sent qu’il y a davantage au travail de Philippe Quesne que la rigolade suscitée par ces taupes rigolotes et maladroites.

Les êtres humains accomplissent de nombreuses choses : ils naissent et mangent, font du sexe, se font la guerre ou se réconcilient. Ils travaillent, aussi, vont au concert, ils bâtissent des villes. Et à grand renfort de mots, on en vient rapidement à se dire que tout ça a un sens. Le pari de Philippe Quesne, lui, prend toutefois à rebours notre propension à nous expliquer les choses, La nuit des taupes mettant en scène sept créatures sans voix.

Car elles sont muettes davantage qu’aveugles, ces sept taupes qu’on découvre une à une alors qu’elles se dénichent un trou dans la montagne. Le gros bourru, la petite nerveuse, elles auraient toutes leur nom façon sept nains. À coups de pioche, les attachantes créatures détruiront bientôt leur petit abri en feuilles de gypse pour se donner un espace plus vaste, agrandissant tranquillement leur galerie. Dans leur repaire sous la surface, on les verra se livrer à divers rituels, le repas, la sieste, toujours avec leur démarche empâtée résolument cocasse.

Fable des profondeurs

Dans l’abondance des rires suscités par ces bouilles sympathiques, on saura pourtant gré au spectacle d’avoir malgré tout tempéré les cabotinages. Les étranges museaux, les pattes maladroites sur d’immenses corps pelucheux sortis d’un film de Pixar, tout est en place pour nourrir le comique. Or on sent rapidement qu’il y a davantage au travail de Philippe Quesne que cette rigolade ; la retenue dont il fait montre nous laisse habiter d’autres espaces plus réflexifs, il y a du sérieux derrière tout ça.

Du beau, aussi. Les éclairages nous trempent dans une pénombre caverneuse faite de stalagmites en carton-pâte, de parois rocheuses et, sans jeu de mots, on soulignera la profondeur des décors. Scénographe de formation, Quesne crée un espace enfumé et souterrain riche de plusieurs images fortes, d’ambiances enveloppantes. Et tour à tour, les taupes prendront les instruments, tirant ici du thérémine des atmosphères lancinantes, là des guitares des sonorités inquiétantes, d’autres plus entraînantes.

Au milieu de cet opéra rock, les scènes de la vie quotidienne se multiplieront pour les sept taupes qui jouent, copulent, donnent naissance sans qu’une direction très claire soit donnée, jamais le spectacle ne deviendra une « histoire ». L’absence de mots, elle, forcera le spectateur à remplir les trous, à s’inventer s’il le souhaite un récit ou un sens.

Certes, dans cette simple superposition des moments, certains segments s’avéreront plus opaques, offrant ici et là un risque de décrochage. Dans l’ensemble, toutefois, on retient surtout une fable éclatée et réjouissante sur le fait d’être en vie, émerveillés par la façon qu’a cette représentation tout en textures de nous renvoyer à nous-mêmes et aux gestes que nous multiplions au gré des jours, à la surface.

La nuit des taupes

De Philippe Quesne (Nanterre). Présentée au Grand Théâtre de Québec dans le cadre du Carrefour international de théâtre, la pièce se déplace à l’Usine C, à Montréal, du 3 au 6 juin à l’occasion du Festival TransAmériques.