«Tijuana» au FTA: maintenir le doute entre fiction et réalité

L’acteur mexicain Gabino Rodriguez a porté une fausse moustache et un faux nom pendant 176 jours dans une usine de Tijuana.
Photo: Festival Escenas do Cambio L’acteur mexicain Gabino Rodriguez a porté une fausse moustache et un faux nom pendant 176 jours dans une usine de Tijuana.

L’acteur mexicain Gabino Rodriguez a changé d’identité pour passer 176 jours dans une usine de Tijuana au Mexique à travailler pour le salaire minimum. Six mois pendant lesquels il a porté une fausse moustache et un faux nom pour tenter de vivre — plutôt « survivre », insiste-t-il — avec moins de 70 pesos par jour (environ 4 $CAN)… ou pas. « J’aime faire exister la possibilité que je ne sois pas allé, que je sois en train de tromper les gens. Je veux maintenir ce doute », explique l’artiste, qui est seul sur scène dans Tijuana, la pièce de théâtre qu’il met en scène avec Luisa Pardo, sa complice de la compagnie Lagartijas tiradas al sol.

Inspirée de la méthode du théâtre documentaire, l’oeuvre entremêle vérité et fiction pour exposer les dilemmes éthiques — et les limites — que le procédé de l’infiltration implique en art. Suscitant une profonde réflexion sur les iniquités de cette ville frontalière mexicaine qui galère bien plus que San Diego, sa voisine américaine, Tijuana s’inscrit aussi dans un plus vaste projet de raconter l’histoire politique et sociale du Mexique en trente-deux épisodes — comme autant d’États mexicains. « Ce qui nous intéresse, c’est d’essayer de comprendre comment on vit dans cette démocratie qu’est le Mexique et penser que quelqu’un qui habite à Tijuana vit peut-être une expérience qui n’a rien à avoir avec celle que les autres Mexicains vivent. »

D’accord. Mais qu’y avez-vous vécu ? Gabino Rodriguez se fait plutôt avare de commentaires sur son expérience. « Ce travail que j’ai eu à Tijuana, c’est précisément ce que je raconte. Mais on essaie justement de s’éloigner des faits et de faire quelque chose qui ne se fait qu’en théâtre, c’est-à-dire laisser planer le doute à savoir si j’y suis vraiment allé. »

Cette sorte de pudeur sur son expérience est nécessaire pour ne pas heurter les personnes dont il a usurpé le mode de vie. À Mexico où la pièce a été présentée, celle-ci s’est adressée à un public spécifique, généralement des gens cultivés qui « consomment » et apprécient le théâtre expérimental, d’un certain niveau économique et plutôt de gauche politiquement. « C’est une frange très petite de la population et c’est pour eux qu’on joue notre pièce, en quelque sorte. Car si le public était composé de gens qui vivent cette réalité au salaire minimum, leur présenter comment moi j’ai vécu cette expérience serait totalement grossier », constate Gabino Rodriguez, déjà venu présenter Asalto al agua transparente, Catalina ainsi que El rumor del incendio au FTA en 2010-2011. « Savoir à qui nous présentons cette réalité et pour qui nous la faisons, ce sont aussi des questions qui nous intéressent. »

Pas du théâtre documentaire

L’idée originale du procédé d’infiltration lui est venue de sa grande admiration pour le journalisme d’investigation, en particulier pour les méthodes d’enquête du journaliste allemand Günter Wallraff, célèbre pour ses infiltrations sous une fausse identité dans l’environnement des sujets de ses reportages. « Ça nous a intéressés d’appliquer ces procédés à notre démarche artistique », dit l’acteur, qui donnera des classes de maître les 28 et 29 mai. À la différence qu’on s’attend du journaliste qu’il nous dise la vérité sur un sujet, ce qui n’est pas le cas au théâtre, poursuit-il. « Le théâtre, c’est un lieu où, depuis des siècles, les choses ne sont pas ce qu’elles sont », souligne M. Rodriguez en le qualifiant d’espace de la fiction par excellence. « Et la fiction n’est pas moins que la réalité, au contraire. Elle est supérieure à la réalité. »

Et c’est sur cette ambiguïté que le créateur s’est senti légitimé de bâtir son oeuvre, qui, il insiste, a peu à voir avec le théâtre documentaire au sens strict, bien en vogue au Québec comme en Amérique latine ces dernières années. « Le théâtre documentaire implique toujours, comme l’est le cinéma documentaire traditionnel, un enchaînement de faits et une recherche de la vérité », explique-t-il. « Dans notre cas, on ne fait qu’utiliser les stratégies empruntées au documentaire. Mais on ne sait pas pourquoi on parlerait de la vérité, on ne sait même pas si on a la légitimité pour le faire, et même si ça se peut. »

Soit. Il laisse la vérité au journalisme. Et à ce dernier le pouvoir de changer les choses sur une plus grande échelle. « Le théâtre le fait aussi, mais pas de la même manière. Au niveau individuel, mais pas collectif. À ce que je sache, il n’y a pas eu dans l’histoire une oeuvre ou une pièce de théâtre qui a fait changer d’idée un politicien ou fait changer une loi », dit-il. Là n’est pas son rôle.

En ce sens, bien que sa pièce soit empreinte d’empathie et d’humanité, il ne se considère pas comme un militant par l’art. « Avant peut-être, mais maintenant, je dirais que non. Le militantisme a des fins très concrètes, des objectifs à atteindre et pour lesquels il faut déployer des moyens », dit l’acteur et créateur. « Je ne pense pas que le théâtre fonctionne comme ça. Il n’y a rien à aller chercher ni à démontrer. Pour nous, ça a plus à voir avec comment penser les problèmes, sans peut-être même avoir de solution. »

En troquant fiction pour réalité, il craindrait même d’y perdre au change. « L’édifice théâtral, c’est le seul lieu sur Terre où les choses peuvent être ce qu’elles ne sont pas », dit-il en parlant du rôle d’évocation du 6e art. « De mon point de vue, c’est là le plus grand pouvoir du théâtre. »

Tijuana

De Gabino Rodriguez, à l’Espace libre jusqu’au 27 mai