«Nombre»: le rapport humain

Désireuses de placer les spectateurs au cœur de leur travail, Krystel Descary, Alexandrine Warren, Marie-Renée Bourget Harvey et Claudiane Ruelland se sont donné le défi de bâtir un spectacle à partir du public.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Désireuses de placer les spectateurs au cœur de leur travail, Krystel Descary, Alexandrine Warren, Marie-Renée Bourget Harvey et Claudiane Ruelland se sont donné le défi de bâtir un spectacle à partir du public.

Le théâtre, souvent, offre des représentations au quatrième mur si étanche que le spectateur pourrait s’en absenter sans qu’elles en souffrent trop. Les créatrices de Nombre, un spectacle qui se veut « participatif », cherchent à prendre le contre-pied de ce constat.

Quinze ans après leur sortie du Conservatoire, les quatre femmes derrière le projet ont souhaité revenir à cet aspect essentiel du théâtre qu’est la rencontre. « On se questionne beaucoup sur notre rôle en tant qu’artistes et sur le rôle du théâtre : comment, avec notre art, peut-on être au service de la société ? lance Krystel Descary, qui complète le quatuor avec Marie-Renée Bourget Harvey, Claudiane Ruelland et Alexandrine Warren. Personnellement, je sens l’envie de me sentir utile et de donner. Or, parfois, je n’ai pas l’impression que, quand tu interprètes par exemple un classique, tu redonnes nécessairement… »

Désireuse de placer les spectateurs au coeur de son travail, l’équipe s’est donné le défi de bâtir un spectacle à partir du public : une approche contre-intuitive, qui a commandé une scénographie extrêmement dépouillée. « Les spectateurs entrent dans la salle, l’espace est vide, reprend Descary. À un certain moment, ils vont devoir créer l’espace, trouver leur place. Et après… le show est ouvert. »

Le flou, ici, est manifeste. En l’absence d’une histoire ou d’un texte défini, les spectateurs se verront remettre des consignes ; c’est à partir de celles-ci que le spectacle émergera. Les créatrices, elles, seront là pour encadrer la représentation… mais elles refusent d’en dire davantage. Si le mécanisme qu’elles ont élaboré à la façon d’un « algorithme » demeure opaque, s’impose toutefois leur désir de rompre avec un théâtre fort d’effets de scène, d’éclairages impressionnants ou de prouesses scéniques.

« On sent un besoin de limpidité, d’authenticité et de sens quand même criant, autour de nous, et il se transpose de moins en moins au théâtre, poursuit Descary. Le fait est que tu peux aller voir une oeuvre qui te parle de politique, de guerre… et qu’en même temps, la personne à côté de toi, tu t’en fous… Les gens vont là pour se rassembler, mais personne ne se parle dans la salle, personne n’interagit, et on se disait : “Ce n’est pas vrai qu’au théâtre, il faut que ce soit ainsi.” »

Un mouvement de fond

Le projet semble en lien étroit avec son époque. Et cela, d’abord, sur la question du collectif, partagée par un nombre remarquable de titres à l’affiche de ce 19e Carrefour international de théâtre. La nuit des taupes, du Français Philippe Quesne, annonce une fable qui creuse grâce à l’allégorie notre manière de vivre en communauté, en même temps que plusieurs « chantiers » — Amour amour, Projet Sarenhes et Hakim à Québec, pour ne nommer que ceux-là — laissent présager une préoccupation pour cette même idée du vivre ensemble et du rapport à autrui.

En phase avec son époque, Nombre semble l’être également quant à cette idée de notre posture souvent distante, spectatrice. La multiplication des écrans a concrétisé de façon étonnante l’avènement du consommateur et, de ce point de vue, plusieurs pièces en saison peuvent souvent apparaître décalées, peu en phase avec des réalités pourtant criantes. « Ce n’est pas tout le monde qui en parle dans le milieu, mais on commence à être plusieurs à avoir envie que ça grouille un peu, ajoute Alexandrine Warren à ce propos. On est plusieurs à avoir besoin de faire : “Hé, là, y a quelque chose qui se passe, qu’est-ce qu’on fait ?” »

D’où l’intention — à l’instar de titres passés du Carrefour comme Foreign Radical l’année dernière ou le By Heart (Par coeur) de Tiago Rodrigues en 2015 — de sortir le théâtre de l’antagonisme scène/salle qui, à certains égards, peut devenir le même qui oppose le spectateur de séries et son portable.

« Nous, reprend Warren, on va au théâtre et on se dit : “Mais coudonc… c’est pas tout le temps la même histoire, mais c’est tout le temps la même manière de la raconter.” On sent un besoin de renouvellement, comme un cycle qui se termine… On se dit : “On va arrêter de faire comme si c’était la faute du public si le théâtre ne va pas bien, c’est notre faute à nous.” On va prendre ça sur nos épaules et dire : “OK, on va vous écouter : qu’est-ce que vous avez envie de vivre ?” C’est tellement un art qui bouge, alors arrêtons de stagner. »

« On n’a jamais créé un show en étant aussi conscientes, abonde Descary, et en aimant autant le public. Et pourtant, c’est tellement une part importante de notre métier… »

Nombre

Création : Marie-Renée Bourget Harvey, Krystel Descary, Claudiane Ruelland et Alexandrine Warren.Une production AlphaCharlieKilo, les 28 et 29 mai, et 4 et 5 juin, à la Maison pour la danse.