«Tomates»: révolution sensible

Depuis ses débuts il y a plus de 15 ans, L’orchestre d’hommes-orchestres multiplie les projets hors-norme, imposant dans le décor des textures pareilles à nulle autre.
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Depuis ses débuts il y a plus de 15 ans, L’orchestre d’hommes-orchestres multiplie les projets hors-norme, imposant dans le décor des textures pareilles à nulle autre.

Depuis ses débuts en 2002, L’orchestre d’hommes-orchestres étonne, son dernier-né Tomates ne fait pas exception : potentiellement le spectacle le plus étrange de cette saison 2017-2018 à Québec et, pour ce qui est de la forme, assurément l’un des plus intéressants.

Le collectif, cette fois, est parti d’un dispositif assez simple : sept musiciens et chanteurs rassemblés à l’intérieur d’une corde au sol. Dans cet étroit territoire, au milieu des instruments disparates, il nous offre un opéra en deux actes autour d’un récit intitulé Le sabre de lumière et de vertu de sagesse. Cette ligne est l’occasion — le prétexte — de nombreuses inventivités scéniques.

C’est surtout de ce côté qu’on regarde, d’ailleurs : du côté des matériaux employés pour bâtir cette fable politico-philosophique. Puisant directement à l’essai politique anarchiste À nos amis, du Comité invisible, le livret détonne. Les moyens de l’opéra — arias, tours de chant, division en épisodes — se trouvent rapidement détournés, la grandiloquence des compositions tranchant avec la prose discursive de l’essai : ces deux univers, superposés en un mariage décalé, offrent un plaisir immédiat.

Filmant le décor pendant le premier acte, une caméra bâtit tranquillement le second qui nous sera présenté sur un écran de fond de scène. De nombreux bricolages, faits d’objets du quotidien les plus divers, servent d’appui au récit, le drôle de bric-à-brac accueille divan, jeu de go, vêtements, téléviseur, instruments. L’histoire nous est livrée avec désinvolture, avec une impertinence souriante qui contribue à masquer la charge de ce qui, somme toute, a des airs de pamphlet.

De nouveaux espaces

Depuis ses débuts il y a plus de 15 ans, L’orchestre d’hommes-orchestres multiplie les projets hors-norme, imposant dans le décor des textures pareilles à nulle autre. De Joue à Tom Waits (2002) au Cabaret brise-jour (2012), en passant par Les palais (2015) du parcours Où tu vas quand tu dors en marchant… ?, ils ont fait montre d’un désir féroce et constant d’ouvrir de nouvelles façons de créer, à l’abri des contraintes.

À cette heure où la tomate, générant un imposant marché planétaire, devient symbole de notre univers globalisé, tout se passe comme si le collectif s’était attardé cette fois à cette seule question : comment, aujourd’hui, arriver à nommer quelque chose de l’oppression que nous vivons ? À la différence des précédents projets, il y a là un effort plus marqué d’habiter la critique par le discours, et le texte, trahissant davantage sa volonté discursive, qui privera peut-être l’ensemble d’une partie de sa portée.

L’ensemble n’en demeure pas moins réjouissant, avec cette façon d’opéra subverti au profit d’une critique résolument engagée, et porteuse. Surtout, on retiendra toutefois la liberté qu’ont réussi à se donner les membres de L’orchestre en suivant leur idée, ménageant une prise de parole inusuelle entre une aria et un morceau de clavecin. Une sensibilité est là à l’oeuvre qui n’est pas si commune, et qui réjouit.

Tomates

Idéation et création : L’orchestre d’hommes-orchestres, avec les performeurs invités. Avec Bruno Bouchard, Lysiane Boulva, Gabrielle Bouthillier, Simon Drouin, Simon Elmaleh, Benoit Fortier et Danya Ortmann. Une production de L’orchestre d’hommes-orchestres, à la Caserne Dalhousie jusqu’au 29 avril.