«Lucky Lady»: miser sur le bon cheval

L’écriture rend sensibles les personnages ferraillant avec une vie aux contours mal arrêtés, hésitants.
Photo: Nicola-Frank Vachon L’écriture rend sensibles les personnages ferraillant avec une vie aux contours mal arrêtés, hésitants.

Lucky Lady, du Franco-Ontarien Jean Marc Dalpé, croise les destins de cinq « poqués » qui cherchent à se refaire. Dans une mise en scène de Patric Saucier, on a droit à un spectacle qui, puisant largement aux ressorts du comique et de l’intrigue, laisse à la portée dramatique une part moins forte.

De Shirley qui rêve d’enregistrer un disque à Bernie qui compte repartir à neuf à sa sortie de prison, en passant par Mireille qui lorgne l’Arizona, Zach qui cherche à sauver sa peau et Claire qui cherche juste la paix, l’écriture de Dalpé, franche et mal équarrie, rend sensibles cinq personnages ferraillant avec une vie aux contours mal arrêtés, hésitants. Une part de la charge émotive de la pièce, toutefois, peine à faire son chemin.

Jean-Michel Déry exploite avec parcimonie le côté tendre de Bernie, Lauren Hartley offre également une présence posée qui nous laisse entrer dans l’arrière-scène du personnage, nous aiguillant sur la trace d’une pièce explorant les anfractuosités humaines. Valérie Laroche livre une Mireille fougueuse sans en sacrifier l’intériorité, alors que Simon Lepage incarnera un Zack plus difficilement pénétrable derrière ses apparitions musclées et calculatrices, en même temps que Frédérique Bradet offrira l’exubérance de son jeu à une Shirley plus farcesque.

À mesure qu’elle avance, la pièce entrelace tranquillement chacun des cinq destins à cette course hippique dont un des chevaux, celui de tous les paris, donne son nom à la pièce : cette course finale sera l’occasion d’un dénouement commun pour chacune des cinq lignes. Or la tension ne nous accompagne pas jusqu’à ce moment du spectacle, la disparité des notes jouées concourant à cette lecture finale plus difficile.

Les « poqués » de Dalpé ont potentiellement tous une face touchante. Mais, malgré quelques dialogues où l’action se pose davantage et ouvre des espaces plus complexes, autour du personnage de Bernie notamment, on assiste plutôt dans l’ensemble à une suite bien montée qui vise l’efficacité. La progression est dynamique et culmine dans une grande effervescence ; la ligne dramatique, inégalement jouée, s’effrite toutefois et ampute la finale de son carburant de base.

On passe donc une belle soirée, le récit coule. La fin, qui, à grand renfort de feux d’artifice, peine à rallier les passions, nous laisse toutefois le sentiment que, de l’intrigue ou de la portée dramatique, la première l’a emporté et qu’on a misé sur le mauvais cheval.

Lucky Lady

Texte : Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Patric Saucier. Avec Frédérique Bradet, Jean-Michel Déry, Lauren Hartley, Valérie Laroche et Simon Lepage. Une production de La Bordée, jusqu’au 5 mai.