«Une bête sur la lune»: chroniques de deux déracinés

Dans ce récit sur l’acclimatation et la perte de repères, Aram fait venir Seta de Turquie pour en faire sa femme.
Photo: Nicola-Frank Vachon Dans ce récit sur l’acclimatation et la perte de repères, Aram fait venir Seta de Turquie pour en faire sa femme.

Une bête sur la lune s’ouvre sur une très longue scène : Aram Tomasian (Mustapha Aramis) fait la connaissance de Seta (Ariane Bellavance-Fafard), qu’il a fait venir de Turquie pour en faire sa femme. Nous sommes aux États-Unis, dans les suites du génocide arménien, et on découvre les deux réfugiés en huis clos, l’un et l’autre forcés de composer avec l’inconnu.

On sait gré alors au dramaturge Richard Kalinoski — présent à La Bordée pour la première — du temps pris. L’exposition patiente, dans cette pièce créée en 1995, nous laisse tout ce qu’il faut pour prendre nos aises avec les personnages, dont les positions sont suffisamment nettes pour permettre l’adhésion. Ici, la confrontation est limpide : lui cherche une femme, elle n’a que quinze ans. Et, puisqu’il faut faire du lien, il brandit le mode d’emploi, recourant aux versets bibliques pour lui apprendre la bienséance au féminin, les devoirs conjugaux.

Aramis et Bellavance-Fafard suivent leur partition — lui froid et retenu, elle enjouée et indocile — dans une scène sobre et plaisante, et le texte livré dans un français « international » ne gêne pas (ce sera le cas plus tard, quand les tournures d’un troisième personnage laisseront transparaître un oral résolument québécois). L’humour est présent, on sent bien d’où parle chacun des personnages, le rythme s’impose.

Les scènes suivantes, toutefois, rendront les positions moins sensibles. Surviendront quelques redites narratives autour de l’échec à enfanter et, d’un seul fil tendu devant nous, on aura le sentiment de glisser tranquillement vers un tableau plus distendu de la vie à bâtir.

En sous-texte, on sent bien sûr les enjeux de la famille, la difficile cohabitation de deux déracinés qui se sont plus ou moins choisis, dans les aléas de la guerre et de l’immigration ; la difficulté de s’acclimater à une terre d’accueil, aussi, de se recréer un chez-soi. Se refaire une vie, en somme. Mais ce vécu nous parviendra quelque peu brouillé.

La mise en scène d’Amélie Bergeron reste discrète, laissant le texte nous introduire dans le quotidien du couple, avec les mois qui filent. Or la relation entre les personnages, au final, reste limitée, ce à quoi concourt un Aram au tempérament fragile et renfermé. Un troisième personnage, orphelin comme ses hôtes, viendra pimenter la non-relation, mais alors une légère distance se sera déjà insérée entre la scène et nous.

Les apparitions de Jack Robitaille en narrateur posé contribueront à donner de l’ampleur au récit, l’inscrivant dans son contexte plus large et offrant de belles ouvertures. Le spectacle se clôt d’ailleurs sur une image forte de résilience ; à ce moment, toutefois, on a le sentiment de ne pas être émotivement à la hauteur que commande l’image.

Une bête sur la lune

Texte : Richard Kalinoski, Traduction : Daniel Loayza. Mise en scène : Amélie Bergeron. Avec Mustapha Aramis, Ariane Bellavance-Fafard, Rosalie Daoust et Jack Robitaille. Une production de La Bordée, présentée jusqu’au 24 mars.