«Nyotaimori», ou décanter le travail à la chaîne

Travailleuse autonome, la dramaturge Sarah Berthiaume entretient un rapport amour-haine avec le travail.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Travailleuse autonome, la dramaturge Sarah Berthiaume entretient un rapport amour-haine avec le travail.

Une rencontre de travail le surlendemain du jour de l’An, alors que plusieurs sont encore en vacances ? Rien que de très normal pour deux travailleuses autonomes comme nous, qui oeuvrent dans un monde où les frontières entre les vies professionnelle et personnelle sont devenues « complètement poreuses », constate Sarah Berthiaume. Et même si on fait mine de s’en plaindre, avoir du boulot par-dessus la tête, « c’est toujours valorisé socialement ».

Comme bien des pigistes de sa génération et de son milieu, croit-elle, la dramaturge entretient un rapport amour-haine avec le travail. Son métier la passionne et la définit. Mais elle n’a pas de zone de refuge contre cette sphère professionnelle qui la suit partout. « Mon milieu de travail, c’est mon salon, mon portable. C’est aussi mon divertissement. Tout est fusionné. Ça devient très difficile de tracer la ligne. L’aliénation nous guette parce que ça prend beaucoup de place. »

Incarnant son sujet, soumise à la forte pression d’une date de programmation au Théâtre d’Aujourd’hui, elle a fini d’écrire Nyotaimori durant son congé de maternité, en allaitant. La fable prolonge ce qui fut d’abord une courte pièce, conçue pour Zone Homa, et inspirée d’une usine dans le Mile-Ex, cet ancien quartier ouvrier devenu hip. Beaucoup d’ex-usines logent ainsi désormais des entreprises créatives, ces univers cool qui se réclament d’une vision utopique du lieu de travail. Mais quelle est la réelle liberté de l’employé dans un milieu qui exige un engagement total, qui « s’imbrique dans toutes les sphères de ton existence » ? L’asservissement n’a-t-il pas juste un visage plus séduisant ?

Sans évidemment mettre tous les travailleurs sur le même plan, force est de constater que le but est toujours le même : la productivité. « Ce sont d’autres facettes d’une aliénation générée par notre système économique. Ceux qui vendent les objets comme ceux qui les fabriquent font partie d’un grand système où ils ne sont jamais libres, au fond. On extrait d’eux ce dont on a besoin. Les travailleurs sur la chaîne à l’usine deviennent des machines parce qu’ils ont une seule fonction. » Ailleurs, ce sont les esprits qui sont colonisés, les employés s’illusionnant sur leur liberté alors qu’ils servent « les intérêts d’une grosse boîte ».

Rêver d’être une table

À l’époque où elle écrivait la première version de Nyotaimori (pratique d’origine japonaise consistant à manger des sushis sur le corps d’une femme nue), le travail envahissait tant sa vie que Sarah Berthiaume en était venue à nourrir un « fantasme indécent de privilégiée » : troquer ses piges d’écriture contre une job abrutissante mais où l’on « punch ».

La protagoniste de son texte est une rédactrice débordée (Christine Beaulieu) qui va, de manière surréaliste, entrer en contact avec les travailleurs étrangers qui fabriquent ses biens de consommation. Et dans cette rencontre entre mondes qui ne se croisent généralement pas, chacun envie le sort (peu désirable) de l’autre. « C’est comme si ultimement tous changeaient de place, et se trouvaient étrangement plus à l’aise sur le siège de l’autre. Comme un jeu de chaise musicale dans ce système [économique]. »

S’inspirant de pratiques étranges mais réelles — ainsi, un ouvrier qui caresse une voiture pour en déceler les imperfections —, la pièce épouse un peu les étapes (production, promotion, usage) que traversent les objets fabriqués.

Et le recours à deux comédiens (Macha Limonchik et Philippe Racine) pour camper plusieurs rôles permet à l’auteure de tracer des échos entre les personnages. « La pièce est faite comme une roue qui tourne. D’avoir des comédiens qui changent de place augmente ce sentiment que, dans notre univers mondialisé, tout fait partie du même tout. »

Pour la première fois, l’auteure de Yukonstyle — une pièce qu’elle est en train de réécrire pour la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, apprenant à transformer en images sa tendance à tout raconter dans les dialogues — signe une mise en scène. En collaboration avec son grand ami Sébastien David. C’est une pratique que la comédienne et dramaturge a envie d’ajouter à son arsenal.

Elle juge parfois difficile de laisser aller ses pièces lors de leur création. « C’est une position particulière, être juste auteure. Souvent, on sait comment on voudrait que notre pièce soit jouée, mais on n’a pas la légitimité de le dire. » Ou on ne sait pas à quel moment du processus intervenir. Sur Nyotaimori, Sarah Berthiaume a l’impression de poursuivre son travail d’écriture dans la salle de répétition.

Comme Antioche, créée l’automne dernier, sa nouvelle pièce aborde donc un thème social dans une forme qui progresse du réalisme à l’imaginaire. « De plus en plus, j’assume cette fibre de réalisme magique, dit l’auteure. J’aime essayer de tourner l’histoire afin qu’elle nous pousse dans des zones où la réalité ne peut nous conduire. Et stimuler la réflexion. » Nyotaimori s’achève sur une image dérangeante, ambiguë. Une zone grise qui lui plaît. « Je ne veux pas créer des pièces qui servent juste à chatouiller notre fibre empathique. »

Nyotaimori

Texte de Sarah Berthiaume. Mise en scène de Sarah Berthiaume et de Sébastien David. Du 16 janvier au 3 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui