Changer le monde à coups de pièces de théâtre

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Une des troupes de paysans sans terre du groupe Nijera Kori
Photo: Inter Pares Une des troupes de paysans sans terre du groupe Nijera Kori

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au milieu d’une foire, sur une place publique, dans la maison d’un paysan : le théâtre n’a pas besoin de scène pour prendre vie au Bangladesh. Devenu un véritable outil de sensibilisation, d’éducation et de mobilisation, le sixième art est utilisé par des milliers de groupes de paysans sans terre qui veulent changer les choses et faire entendre leur voix.

Le fleuve Menghna, dans le sud du Bangladesh, est une source de nourriture et de revenu importante pour des milliers de familles pauvres qui vivent près de ses rives. Mais en 2014, prétendant détenir un bail sur une portion du fleuve, un groupe d’hommes d’affaires veulent y ériger des remblais pour y installer une aquaculture de crevettes et une pêche intensive. Des groupes de paysans sans terre membres du groupe Nijera Kori se mobilisent et se battent à coups de pièces de théâtre, de chansons, de banderoles, de marches et de pétitions. Ils gagnent finalement leur bataille, et une loi stipule alors que « le fleuve appartient au peuple » et que « l’occuper ou construire des remblais constitue un délit ».

« C’est une belle victoire des pauvres contre les puissants, de l’action collective contre la cupidité, gagnée grâce à des activités culturelles », fait valoir Mariétou Diallo, codirectrice des communications à Inter Pares, un organisme à but non lucratif canadien qui participe au financement des activités de Nijera Kori depuis 1980.

« Nijera Kori est une association de personnes démunies et marginalisées qui appuie des groupes de femmes et d’hommes partout au Bangladesh et les incite à se mobiliser, à connaître leurs droits, à agir collectivement et à obliger l’État à rendre des comptes », explique Mme Diallo. Leurs principaux chevaux de bataille concernent l’obtention de terres pour les familles, l’accès aux programmes sociaux, le renforcement des droits sociaux et des femmes ainsi que la lutte contre les impacts négatifs de l’aquaculture de crevettes.

Leur arme principale : la culture. Dans la capitale de Dhaka autant que dans les régions rurales, des groupes se forment et créent des pièces de théâtre et des chansons qu’ils présentent dans les foires, marchés publics et de porte en porte. Plusieurs festivals sont aussi organisés chaque année. Les acteurs jouent des scènes pour dénoncer les violences conjugales, par exemple, dans cette société patriarcale où l’égalité des sexes et le respect des droits des femmes sont loin d’être des choses acquises.

De façon spontanée, sans scène, ni rideau, ni décor, les paysans sans terre de Nijera Kori arrivent à changer les comportements et éduquer la population « d’une façon différente d’une campagne pamphlétaire ou publicitaire, une personne à la fois », illustre la codirectrice des communications d’Inter Pares.

Et leur action est exponentielle : Nijera Kori compte des groupes dans plus de 1160 villages, regroupant plus de 10 000 groupes et plus de 100 000 membres. « Le Bangladesh a une culture très riche et en est fier, souligne Mme Diallo. Celle-ci est utilisée depuis des millénaires pour parler à la population et aborder différents enjeux. »

Le faire soi-même

« Chez Inter Pares — qui signifie “entre égaux” —, on veut que les gens sachent s’autonomiser, explique Mariétou Diallo. On croit beaucoup plus à la solidarité qu’à la charité. » Cette philosophie est la même pour Nijera Kori, qui signifie d’ailleurs « nous le faisons nous-mêmes. » Aujourd’hui, le groupe de paysans sans terre affirme fièrement avoir acquis une réputation au niveau national en tant qu’organisation capable de rapprocher les problèmes locaux et les politiques nationales en faisant entendre les voix locales et marginalisées.