La nouvelle religion

Marie-Thérèse Fortin, Christophe Payeur, Mounia Zahzam et Jacques L’Heureux dans une scène de la pièce «Extramoyen, splendeur et misère de la classe moyenne»
Photo: Marlène Gélineau Payette Marie-Thérèse Fortin, Christophe Payeur, Mounia Zahzam et Jacques L’Heureux dans une scène de la pièce «Extramoyen, splendeur et misère de la classe moyenne»

Le concept, aussi omniprésent qu’insaisissable, méritait bien une pièce. Mais la création du Nouveau Théâtre Expérimental embrasse beaucoup plus large que la seule classe moyenne, décrite ici comme une parenthèse enchantée de l’après-guerre, un mirage. Décortiquer l’appât électoraliste préféré de nos gouvernants conduit à aborder la consommation, socle sur lequel notre système économique est désormais fondé, la pression à la performance, l’endettement, le désengagement de l’État dans les services publics… C’est sur tout un mode de vie qu’Extramoyen lance la réflexion.

Comment traiter de sujets sérieux, et potentiellement arides, sur scène ? Alexis Martin, ce philosophe doué pour la comédie, s’en est fait un peu une spécialité au cours des ans. Mais cette collaboration avec Pierre Lefebvre semble pousser encore plus loin l’aspect pédagogique. La pièce-essai entrechoque à loisir les formes, mises en situation ludiques, extraits d’entrevues de spécialistes et même carrément une conférence, prenant parfois la gageure d’un didactisme assumé. Le spectacle offre beaucoup de contenu et, malgré une tentative d’enrober même ses segments les plus documentaires, cette somme d’informations rend la pièce touffue à certains moments.

En général, pourtant, les créateurs sont parvenus à transformer leur matière théorique en situations, les idées en métaphores. Jouant sous la structure squelettique d’un bungalow, une scénographie de David Gaucher, nos guides dans cette enquête scénique prennent ainsi la forme d’une famille archétypale des années 1950, sorte de délicieuse parodie à la Papa a raison. Des personnages qui témoigneront de la transformation de la classe moyenne à travers les décennies.

Surtout, l’une des lignes fortes du spectacle paraît être de recourir au mythe et à la tragédie grecque afin d’illustrer combien l’Économie est la nouvelle religion, un dogme devant lequel le simple citoyen, dépassé, ne peut que s’incliner. « On est tous des vestales de la Dette », rappelle une scène — toutefois un peu longuette. Ailleurs, la concurrente d’une version québécoise du quiz The Price is Right est campée en sorte d’oracle du coût d’achat. Même le premier ministre semble soumis à une autorité occulte, qu’il doit absolument satisfaire, quand il s’agit des finances publiques…

Bref, la dérision règne en maître dans ce spectacle que l’inventive mise en scène de Daniel Brière contribue à dynamiser (malgré les transitions parfois un peu longues entre les scènes, meublées par les extraits d’un vox pop). Ce spectacle à la forme très éclectique mise sur plusieurs moyens de représentation, dont un habile théâtre d’objets et même la comédie musicale. Avec la complicité filmée du jouissif Pierre Lebeau, les polyvalents Jacques L’heureux, Christophe Payeur, Mounia Zahzam, Alexis Martin et la magnifique Marie-Thérèse Fortin font en sorte qu’on en sort aussi divertis que moins niaiseux.

Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne

Texte : Pierre Lefebvre et Alexis Martin. Mise en scène : Daniel Brière. Production du NTE. À Espace libre, jusqu’au 29 avril.