Le second début de Dominique Quesnel

L’actrice sera accompagnée sur scène par Jérôme Minière, qui chantera des extraits du répertoire Brecht-Kurt Weil.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’actrice sera accompagnée sur scène par Jérôme Minière, qui chantera des extraits du répertoire Brecht-Kurt Weil.

N’ayons pas peur des mots : la carrière de Dominique Quesnel connaît un nouveau souffle. La comédienne, qui reçoit enfin toute la lumière qu’elle mérite, s’apprête à enfiler sa quatrième présence sur scène depuis cet automne. Après notamment des reprises d’Auditions ou de Me, Myself and I et de Macbeth, fruits de sa féconde collaboration avec Angela Konrad, qui, pourrait-on dire, a fait d’elle son actrice fétiche.

Soyons clairs : pas que Dominique Quesnel, qui a toujours joué régulièrement, était insatisfaite de son sort. Seulement, cette association avec la metteure en scène d’origine allemande, qui lui a confié une manne de rôles majeurs, a permis d’éclairer son talent d’un oeil neuf. Et de donner confiance en soi à l’humble artiste. « Angela vient d’ailleurs, alors elle n’avait pas d’idées préconçues. Elle m’a offert des rôles que d’autres metteurs en scène, je pense, ne m’auraient pas proposés. On est tous un peu catalogués, malheureusement. C’est pourquoi ça fait tellement de bien, quelqu’un qui vient de l’extérieur. C’est comme une bouffée d’air frais. On est quand même un petit milieu. »

À 53 ans, l’interprète a l’occasion de vivre encore des premières dans Avant-garde, présentée à Espace Go. Première performance solo, première collaboration avec le metteur en scène Denis Marleau. Une rencontre que Dominique Quesnel attendait depuis longtemps. Dans l’espoir de la susciter, l’actrice, qui travaillait « alors souvent avec les mêmes », avait même pris son « courage à deux mains » il y a une dizaine d’années pour écrire au codirecteur d’Ubu. Après un rendez-vous manqué pour cause de conflit d’horaires, les années ont passé et elle avait fait son deuil de cette coopération artistique. « Nous, acteurs, on est beaucoup à la remorque du désir des autres. »

Or, l’expérience créative se révèle au-delà de ses attentes, assure-t-elle. Cette comédienne très instinctive adore la stimulation intellectuelle analytique qu’elle retrouve chez Marleau, comme chez Konrad.

La cour de Brecht

Denis Marleau propose ici une adaptation du récit de l’Allemande Marieluise Fleisser (1901-1974), laquelle s’avère justement — tout est dans tout — l’idole d’Angela Konrad, qui a déjà joué Avant-garde… La dramaturge y transpose, via un personnage fictif et un récit à la troisième personne, les années (de 1923 à 1929) où elle fut l’amante et la collaboratrice de Bertolt Brecht. Un artiste alors guère plus âgé qu’elle, mais doté d’une assurance dont elle était dépourvue. « Marieluise Fleisser a dit qu’elle a voulu écrire la rencontre entre une jeune fille de province et un génie. » Une relation destructrice. Si bien que l’amoureuse subjuguée finira par quitter le séducteur impénitent puis par épouser un homme complètement à l’opposé, un sportif.

En lisant la biographie Brecht cie, de John Fuegi, Dominique Quesnel a vu sa vision du grand homme en prendre pour son grade. Elle en est sortie révoltée par son exploitation des femmes. « Brecht avait une cour, formée de beaucoup de femmes, très talentueuses, qui écrivaient pour lui. Et lui supervisait. Il semble qu’environ 80 % de L’opéra de Quat’Sous ait été écrit par Elisabeth Hauptmann, une de ses maîtresses… Malheureusement, il donnait très rarement [crédit]. »

Se fiancer était désastreux pour une femme qui écrit. Mais comment l'éviter ?

 

Fleisser, elle, a refusé de se laisser vampiriser. « C’était un arrachement, parce qu’elle l’aimait. Mais elle voyait qu’elle se faisait bouffer complètement et que si elle cédait, c’en était fini de sa personnalité d’écrivaine, de sa vocation à elle. » Si le révolutionnaire auteur a aidé sa carrière, il voulait « l’amener à écrire à sa manière à lui. Brecht détestait ça, les sentiments ». Or, Fleisser était plus à l’aise dans « les songes, l’atmosphère » que dans la veine politique.

La pièce expose donc le dilemme d’une créatrice déchirée entre l’amour et le désir d’imposer sa propre voix. Les contradictions entre l’indépendance nécessaire à l’édification d’une oeuvre et la survie, à une époque où un texte publié sous la signature de Brecht rapportait beaucoup plus que s’il était coiffé d’un nom féminin… « Fleisser écrit des choses vraiment fortes, mais difficiles à entendre par rapport au discours féministe. Elle avait sa vocation, mais il lui fallait la protection d’un homme. Et elle conclut le livre en disant : “ Se fiancer était désastreux pour une femme qui écrit. Mais comment l’éviter ?  »

Accompagnée sur scène par Jérôme Minière, qui chantera des extraits du répertoire Brecht-Kurt Weil, la comédienne espère rendre hommage à cette créatrice « courageuse ». La dramaturge a réussi à construire son oeuvre, malgré de nombreuses embûches (dont un scandale causé par la mise en scène, par Brecht, de sa deuxième pièce, Pionniers à Ingolstadt). « Elle est passée à travers deux guerres, a été interdite de publication par les nazis, a travaillé dans des usines de canons. Même si elle apparaît comme très vulnérable — elle décrit son personnage comme “ une membrane frémissante, secouée de vibrations insupportables ” —, ce qui ressort, c’est sa force, je trouve. »

Avant-garde a été écrit en 1963, avec le recul du temps et le mûrissement de l’expérience. Marieluise Fleisser, dont l’oeuvre a connu une longue éclipse, a ainsi été redécouverte vers la fin de sa vie par des créateurs majeurs comme Fassbinder et Elfriede Jelinek. « Et ce fut pour elle une seconde naissance. »

Avant-garde

Texte de Marieluise Fleisser. Traduction de Henri Plard. Montage textuel et mise en scène de Denis Marleau. Une coproduction ESPACE GO + UBU compagnie de création. Du 21 mars au 15 avril, à Espace GO.

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