Constat d’impuissance

Les personnages de «8» cherchent désespérément et humblement à s’extraire de leur propre futilité et à approfondir leur réflexion sur le monde.
Photo: David Ospina Les personnages de «8» cherchent désespérément et humblement à s’extraire de leur propre futilité et à approfondir leur réflexion sur le monde.

Ces dernières années, le comédien et metteur en scène Mani Soleymanlou s’est consacré avec sa compagnie Orange Noyée à un cycle autofictionnel dans lequel le motif du nombre organisait la scène et définissait les communautés. Avec Un, Deux et Trois, il se penchait d’abord sur sa propre identité, puis sur celle d’une diversité culturelle en visitant le chiffre cinquante (comédiens). Dans Ils étaient quatre et Cinq à sept, créée avec la même équipe de concepteurs que 8, un quatuor de gars, puis un trio de filles exposaient leurs préoccupations du point de vue du genre.

Les acteurs-créateurs des précédents spectacles sont ici rassemblés pour un ultime party. Mais celui-ci est d’emblée remis en question par les huit comédiens. Alignés sur le plateau face au public, ils reprennent les tergiversations et les propositions auxquelles a donné lieu leur processus de création. Quels sujets aborder ? Quel est le prétexte dramatique qui leur permettrait d’être réellement signifiants, d’activer le pouvoir du théâtre ? Comment nommer le malaise constant, l’accablement qu’ils ressentent face à la société dans laquelle ils évoluent ? La fête n’est-elle pas le lieu où nous cherchons tous à transcender et à fuir cet inconfort ? Être ensemble, discuter, partager n’est-il pas le moyen de sortir de soi et de s’ancrer dans le monde ?

Les personnages de 8 cherchent désespérément et humblement à s’extraire de leur propre futilité et à approfondir leur réflexion sur le monde. Comme nous, qui nous déplaçons pour nous rendre au théâtre, ils se rassemblent pour générer du sens. Mais est-ce une réponse satisfaisante, suffisante ? À la fin, ils semblent plutôt être devant un constat d’échec, terriblement impuissants, à la fois face au monde et à la création.

Conversations fragmentées et exaltées

Il y aura bel et bien un party finalement. Le prétexte sera celui de la soirée électorale américaine du 8 novembre 2016. À mesure que Donald Trump gagne du terrain, la bande s’étourdit en discutant et en s’exprimant sur tous les sujets, la religion, l’information, le sport, en passant par les photos de bébés, jusqu’à leur incapacité à s’expliquer le monde et à agir sur leur environnement. Ils s’enivrent par tous les moyens, s’épuisant sur des rythmes pop qu’ils désirent toujours plus enlevants.

Ce dernier opus est aussi lucide, incisif et intelligent que les précédents. On y retrouve le même humour et la même adresse à reproduire nos comportements contemporains les plus triviaux afin de révéler ce qu’ils disent réellement de nous. Soleymanlou y reprend également le dispositif de mise en scène simple et rythmé qu’il a travaillé tout au long de ce cycle.

Mais dans ces conversations fragmentées et exaltées, seule une réflexion réduite est formulée. En reproduisant exactement ce qu’ils dénoncent avec ce théâtre-vérité, ils proposent eux aussi une pensée instantanée, ponctuelle, semblable à celles qui se dégagent de notre fil Facebook, une pensée qui se séduit elle-même plutôt que de se faire le déclencheur d’un bouleversement, quel qu’il soit. Devant ce miroir de nous-mêmes qu’ils nous renvoient, on est comme eux, cruellement impuissants.

8

Texte : Mani Soleymanlou avec la collaboration des interprètes Éric Bruneau, Guillaume Cyr, Kathleen Fortin, Julie Le Breton, Jean-Moïse Martin, Geneviève Schmidt, Emmanuel Schwartz. Mise en scène : Mani Soleymanlou. Une création d’Orange Noyée en coproduction avec la Place des Arts et le Théâtre français du CNA. À la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 28 janvier et au Studio du CNA du 1er au 4 février.