Bêtes de scène

Avec «Animaux», Alexis Martin et Daniel Brière proposent une «méditation poétique, philosophique mais accessible» sur notre rapport aux bêtes et ce qui nous différencie d’elles.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Avec «Animaux», Alexis Martin et Daniel Brière proposent une «méditation poétique, philosophique mais accessible» sur notre rapport aux bêtes et ce qui nous différencie d’elles.

Baudelaire a beau ne pas participer à l’entrevue, il en est incontestablement la vedette. Allongé sur une table de l’Espace Libre, où il vit depuis deux semaines, ce magnifique chat gris attire irrésistiblement l’attention des trois humains, distraits par ses moindres actions. Les acteurs le savent : rien de pire, pour risquer de se faire éclipser, que de partager la scène avec un bébé ou un animal. Des êtres qui possèdent une présence plus dense grâce à leur capacité d’habiter totalement l’instant présent et à leur absence de conscience de soi.

En plus des quatre poules qui y ont déjà leurs aises, d’autres invités (vache, chien, cochon…) éliront progressivement domicile au théâtre avant la première. Les deux directeurs du NTE ont hâte de voir comment cette faune va cohabiter. L’aventure inusitée pose des défis logistiques particuliers qui débordent largement des représentations — programmées en matinée afin de respecter le biorythme des bêtes. Il faut gérer le quotidien de différentes espèces.

« J’ai parfois l’impression qu’on a convié des extraterrestres à venir jouer avec nous », laisse tomber Daniel Brière. En dépit de nos réflexes anthropomorphiques, les animaux vivent dans un monde différent du nôtre, et indéchiffrable, rappelle Alexis Martin. Respecter ces autres espèces, c’est « redonner au monde animal son étrangeté et l’accepter dans sa singularité », croit-il.

Avec Animaux, le dramaturge propose une « méditation poétique, philosophique mais accessible » sur notre rapport aux bêtes et ce qui nous différencie d’elles. Une question politique fondatrice, car, au fil de l’histoire, cette délimitation a souvent servi à ségréger et à exclure certains groupes, considérés comme proches de la bête, de l’humanité. « Et on est encore obsédés par cette distinction nature-culture, note l’auteur. On le voit avec l’environnement. Notre rapport à la nature a toujours été basé sur l’exploitation, la provocation comme dit Heidegger. On somme la nature de livrer ses ressources. Tout ce qui peut être exploité doit l’être, peu importe qu’on en ait besoin ou pas. Je pense que c’est ce rapport qui doit changer. »

Et même si on parle davantage de bien-être animal, il reste des zones d’ombre. Des conditions d’élevage, par exemple, qu’on préfère ne pas voir. Ancien membre de la Société d’aquariophilie, Daniel Brière a constaté les conséquences destructrices de la commercialisation de ces créatures qu’on prétend aimer : pour qu’un poisson exotique aboutisse dans une animalerie d’ici, « environ 300 » mourraient durant le transport…

L’homme, cet animal snob

Au moyen de cette série de tableaux, le NTE essaie aussi de créer une rencontre entre des comédiens bipèdes (Sophie Cadieux et Hubert Proulx) et les partenaires atypiques avec lesquels ils devront développer une complicité. Le spectacle laissera libre cours à la spontanéité de ces interprètes non formés. « Les acteurs doivent jouer avec l’aléatoire, explique le metteur en scène. On répète un peu avec eux en amont afin de préparer les scènes. Et quand les animaux arrivent, on voit si on peut faire ce qu’on avait imaginé. Mais ils peuvent très bien décider de ne même pas rester sur scène, et on ne va pas les forcer. Donc il faut planifier et trouver des astuces au cas où, par exemple, le chat choisirait de rester caché pendant sa scène. »

L’important est de créer sur le plateau les meilleures conditions possible, conformes à leurs habitudes, afin que les bêtes y soient à l’aise. « S’il arrive une fois où un animal n’est pas bien sur la scène, il ne reviendra jamais. C’est l’un des défis auxquels on fait face. »

La beauté du projet loge aussi dans son caractère imprévisible. « Et parfois on a des surprises, ajoute Brière. Les animaux réagissent et participent encore plus qu’on ne pensait. Comme les poules. » Lors de leur trilogie L’histoire révélée du Canada français, les créateurs avaient déjà constaté que leur acteur canin semblait tout excité de revenir saluer le public, à la fin des représentations.

Pourtant, les bêtes sont dépourvues de l’orgueilleux désir d’impressionner autrui, elles. En effet, la caractéristique qui distingue l’homme de l’animal, d’après le philosophe Alexandre Kojève, ce serait… son snobisme. Entendez ce besoin de reconnaissance qui alimente l’esprit de compétition entre individus et qui pousse l’humanité à transformer son milieu naturel, à créer du sacré. Ainsi, tandis que les animaux se contentent de se nourrir, les humains ont développé des rites raffinés et compliqués, telle la cérémonie du thé. Alexis Martin décrit la culture comme « un délire collectif, au fond », une manière de nier la réalité. « Cette négation du concret, c’est le snobisme. Et plus on complexifie les choses, plus on domine les autres. Dans le potlatch amérindien, des tribus s’affrontaient, et celui qui sacrifiait le plus de grains, d’animaux ou de biens fondamentaux gagnait en prestige. Aujourd’hui, on fait encore ça quand on s’invite mutuellement à souper… »


Animaux

Une création d’Alexis Martin et de Daniel Brière. Une production du Nouveau Théâtre expérimental. À l’Espace Libre, du 3 au 20 mars.