Mémoire vive

Le metteur en scène Marc Beaupré, en compagnie de Ricardo Lamour. Ce dernier incarne le juge André Perreault, qui a présidé l’enquête publique du coroner sur le décès de Fredy Villanueva.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le metteur en scène Marc Beaupré, en compagnie de Ricardo Lamour. Ce dernier incarne le juge André Perreault, qui a présidé l’enquête publique du coroner sur le décès de Fredy Villanueva.

À quelques mois de l’ouverture des travaux du Bureau des enquêtes indépendantes chargé de faire la lumière sur les décès et les blessures graves résultant d’interventions policières, on s’apprête à rejouer sur la scène du théâtre La Licorne l’un des événements ayant conduit à la mise sur pied de cet organisme. Plus de sept ans après la soirée tragique du 9 août 2008, la mort de Fredy Villanueva fait l’objet d’une reconstitution écrite par la dramaturge Annabel Soutar et mise en scène par Marc Beaupré.

Soutar, auteure de Sexy Béton, Grain(s) et Le partage des eaux, poursuit depuis des années une démarche de théâtre documentaire s’appuyant principalement sur des entrevues qu’elle conduit elle-même. Devant le silence de la police et les réticences de plusieurs témoins clés dans l’affaire Villanueva, elle s’est surtout tournée cette fois-ci vers des documents de nature publique, notamment les transcriptions de l’enquête publique du coroner présidée par le juge André Perreault entre 2009 et 2013.

« Contrairement à une instance comme la commission Charbonneau par exemple, on ne laisse pas entrer les caméras dans ces audiences-là, ce qui fait une grosse différence dans la manière dont c’est ensuite traité par les médias », précise le metteur en scène Marc Beaupré. L’affaire a fait couler beaucoup d’encre et a suscité une multitude de débats sur l’impunité policière et le profilage racial, par exemple. Beaupré croit néanmoins que la mémoire collective ne retient que des échos partiels et partiaux de la fusillade au cours de laquelle le policier Jean-Loup Lapointe a blessé mortellement le jeune homme qui jouait aux dés avec quelques amis. « Reconstituer l’enquête publique en prenant un pas de recul, c’est ça notre position, même si ce n’est pas toujours évident à maintenir. »

Sujet explosif

Le traitement dramaturgique d’un sujet aussi explosif commande en effet la prudence. La volonté de l’auteure de faire entendre l’ensemble des positions sur la question lui a valu diverses critiques au cours de son processus d’écriture, notamment de la part du comité de soutien à la famille Villanueva. L’un des membres de cet organisme, le militant et rappeur Ricardo Lamour, a néanmoins accepté de participer à la production à titre de comédien.

« Ces gens-là ont fait l’objet d’une surattention médiatique qui a cristallisé une certaine perception d’eux dans l’opinion publique, perception contre laquelle on se bat pour dire qu’elle est en décalage avec le réel », explique-t-il, en faisant notamment référence à Lilian et Dany Villanueva, la mère et le frère aîné du jeune Fredy. « Comme comédien, je peux amener des propositions ou lever des flags s’il y a des aspects de la pièce qui peuvent porter préjudice à la famille. On peut ne pas être d’accord avec tout ce qu’Annabel aborde dans sa démarche, mais ce n’est pas contre elle qu’on se bat. »

Marc Beaupré a choisi de faire jouer à Ricardo Lamour, qui se dit « non neutre mais ouvert », le rôle incarnant l’objectivité dans cette histoire : le juge André Perreault lui-même. « On a une distribution multiethnique où chacun joue plusieurs rôles, et l’un de mes plaisirs est de transcender les barrières de couleur de peau et d’opinion personnelle. Ça permet de dépolariser le débat et de décloisonner la question du racisme, qui est fondamentale pour moi. C’est aussi ma façon de répondre en actes à la plus récente controverse du blackface. »

Théâtre documentaire

Interprète intense du fameux Marc Arcand dans Série noire, Beaupré s’y retrouve-t-il dans le théâtre documentaire, lui dont les précédents projets de mise en scène (Caligula remix, Ce samedi il pleuvait, Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël) trahissaient une passion pour les formes tragiques ? Embrassant du regard son décor, il sourit : « Ici, c’est l’agora des Grecs, lieu de prise de parole par excellence. Dans le texte d’Annabel, j’ai des choeurs, des coryphées, je m’y retrouve complètement. C’est aussi prendre conscience des gestes qui sont proches de nous et les relier à l’Homme en général, à l’Histoire, à l’universalité de tout ça, de ces enjeux, de cette souffrance. »

Qu’espère pour sa part Ricardo Lamour en participant à un tel projet ? Raviver le dialogue et, surtout, encourager l’action. « J’aimerais que les acteurs sociaux et politiques qui, à l’époque, ont peut-être échappé le ballon au moment d’enclencher de véritables réformes, puissent maintenant, en 2016, dans un contexte où on se dit ouvert à la diversité et prêt à combattre les inégalités de toutes sortes, annoncer de profonds changements au sein de leurs organisations, leurs réseaux, leurs institutions. » Il rappelle qu’une partie de la solution mise en place en 2009 pour réguler les tensions dans Montréal-Nord fut l’élection de l’ex-policier Gilles Deguire au poste de maire d’arrondissement…

Ne voulant pas passer sa vie à s’opposer sans rien proposer, celui qui poursuit une carrière musicale sous le nom d’Emrical souhaite être du côté des bâtisseurs. « Il y a surreprésentation policière dans un quartier qui aurait besoin de surreprésentation d’autres choses pour créer de la richesse, encourager l’entrepreneuriat, prendre soin du génie des jeunes. Pour ça, il faut que le politique fasse preuve de courage. » Rappelant qu’en février, Mois de l’histoire des Noirs, avaient également lieu les Journées de la persévérance scolaire, il ose une suggestion de taille : « On a ouvert un campus à Laval ; à quand un campus à Saint-Michel, à Montréal-Nord ? Let’s go ! »

Ces gens-là ont fait l'objet d'une surattention médiatique qui a cristallisé une certaine perception d'eux dans l'opinion publique, perception contre laquelle on se bat pour dire qu'elle est en décalage avec le réel

Fredy

Texte : Annabel Soutar. Mise en scène : Marc Beaupré. Avec Solo Fugère, Ricardo Lamour, Nicolas Michon, Iannicko N’Doua, Alice Pascual, Joanie Poirier et Étienne Thibeault. Une production de Porte Parole présentée à La Licorne du 1er au 26 mars.