Traversée de l’ombre à la lumière

Sophie Cadieux voit dans «4.48 psychose» un parcours où un personnage se cherche des raisons pour rester en vie.
Photo: Annick MH De Carufel Le Devoir Sophie Cadieux voit dans «4.48 psychose» un parcours où un personnage se cherche des raisons pour rester en vie.

Morte en 1999 à 28 ans, la Britannique Sarah Kane est de ces artistes dont l’oeuvre semble irrémédiablement liée à leur destin tragique. Une dramaturgie brève mais frappante, marquée par la violence, le désespoir. Actrice solaire chez qui l’approche de la quarantaine ne semble pas avoir entamé l’énergie juvénile, Sophie Cadieux a été étonnée par la proposition que lui a faite Florent Siaud de jouer 4.48 psychose, monologue posthume achevé peu avant le suicide de l’auteure. Or, c’est justement cette lumière que le respecté metteur en scène (Quartett, Illusions) a eu envie d’aller chercher chez l’interprète afin de « contrer » ces ténèbres.

Le mot d’ordre qui guide leur travail est d’ailleurs : « une idée a été changée ». Les deux créateurs veulent mettre en valeur une autre vision de Sarah Kane, transformer la perception préconçue des spectateurs. Ils espèrent, au-delà du mythe qui entoure cette ultime pièce, faire (re)découvrir un « texte fondamental du XXe siècle, extrêmement brillant, avec des références culturelles inépuisables ». Et une artiste érudite « qui a brisé beaucoup de codes dramaturgiques », rappelle la comédienne, qui a innové en mettant crûment sur scène la violence no future et en écrivant une oeuvre théâtrale très fragmentaire.

Plutôt qu’une « lettre testamentaire » racontant un aboutissement inéluctable vers la mort chez un être dépressif. Sophie Cadieux voit dans 4.48 psychose un parcours où un personnage se cherche des raisons pour rester en vie. « Je pense que c’est davantage une ode à la résistance. Moi j’aime penser qu’elle aurait pu s’en sortir. Il y a un espoir, peut-être. Et on essaie de réhabiliter une dimension proche de la rêverie, une zone plus mystique qui flotterait au-dessus de la vie ordinaire. »

Traduite par l’auteur Guillaume Corbeil, qui reconstitue les différents niveaux que traverse le texte, cette « cohabitation du sacré et du profane », de grossièreté et d’une poésie très pure, la pièce révèle une écriture qui va bien au-delà de la violence trash du théâtre « in-yer-face » dont l’auteure de Blasted était une représentante. « Elle a utilisé ces images-là pour parler d’autre chose. D’un mal-être. D’une lutte pour la liberté de penser, d’un certain érotisme, d’une volonté d’être aimée. En même temps, il y a cette traversée des enfers. Dans la psychose, on ne sait pas où s’arrête la délimitation entre soi et les autres. On devient tout l’univers, c’est ce qui est vertigineux. C’est comme si la médiocrité du monde l’ensevelissait. Et elle cherche de la beauté à travers ça. »

« L’écriture est psychotique parce qu’il n’y a pas de finalité, les scènes se transvident les unes dans les autres dans des états différents. La protagoniste est à la fois maîtresse du récit et victime de ces ruptures. »

 

Au-delà du suicide

Si elle n’a jamais partagé leurs pulsions suicidaires, « même à l’adolescence, quand ça n’allait pas bien », Sophie Cadieux s’avoue fascinée par les artistes « qui ont besoin de cet apaisement-là » : « C’est un territoire inconnu pour moi. » Mais avec Kane comme avec Nelly Arcan ou Sylvia Plath, trop souvent on tend à réduire leur oeuvre à cette triste fin. Comme si ces auteures s’étaient contentées d’exprimer leur détresse à la manière d’un « journal intime » et que cette mort annoncée contaminait rétrospectivement toute leur écriture.

La comédienne rapproche beaucoup Sarah Kane de l’auteure de Putain, qu’elle a jouée dans La fureur de ce que je pense : des artistes qu’on essaie de « placer dans de petites cases, sans aller voir plus loin. Alors que je pense que l’appel de la mort, c’est la volonté de quelque chose de plus grand». Le symptôme d’un idéal auquel la vie est incapable de répondre. « Ces gens rêvent à une beauté ou à une pureté qu’ils sont conscients de ne pas pouvoir atteindre. La médiocrité du monde les déçoit. »

Et comme chez Arcan, les mots de la dramaturge anglaise laissent des traces. « Je sens le poids de ce texte dans mon corps. C’est une matière qu’il faut faire passer à travers son propre prisme, parce qu’il n’y a pas de marche à suivre dans le texte. C’est nous qui devons tisser l’espèce de toile de sens pour tracer le chemin dramaturgique. »

Sophie Cadieux, qui avait joué le monologue Cette fille-là une centaine de fois au début de sa carrière — une expérience qui fut « comme une autre école pour moi » —, n’a jamais considéré les solos comme des aventures solitaires puisqu’ils se construisent en échange avec le public.

Dans 4.48 psychose, une vidéo impressionniste vient apporter une présence autour d’elle. L’interprète, qui vante le travail de dramaturge accompli par son metteur en scène (« chaque note qu’il me donne m’ouvre un monde »), parle du spectacle comme d’un rêve éveillé. « Il ne faut pas s’attendre à y recevoir un coup de poing frontal. On veut que le spectateur ne sorte pas indemne de ce voyage, mais qu’il soit remué de façon plus sinueuse, à l’intérieur. »

Un hiver signé Sophie Cadieux

La comédienne est en vedette dans pas moins de trois pièces cet hiver. Bien qu’elle minimise la charge de cet emploi du temps (« je me suis bien préparée, et tous ces projets sont en gestation depuis longtemps »), son horaire témoigne de sa capacité d’organisation. En sus de 4.48 psychose, Cadieux répète simultanément Des arbres, qu’elle jouera à la Petite Licorne en mars, et dont les représentations, le soir, chevaucheront pendant deux semaines celles d’Animaux à l’Espace Libre, le midi…

Sarah Kane à Montréal

Il y a dix ans, c’est grâce à 4.48 psychose qu’une grande interprète française foulait enfin une scène montréalaise : Isabelle Huppert, venue présenter un spectacle très couru dirigé par Claude Régy.

Mais c’est à la metteure en scène Stacey Christodoulou que revient le mérite de nous avoir initiés à l’oeuvre de Sarah Kane. En 2002, au théâtre de Quat’Sous, elle porte sur scène sa première pièce, le terrible Blasted, inspirée par la guerre en Bosnie. Un an plus tard, la directrice de The Other Theatre récidive avec la pièce En manque, au MAI. Cette même année, on aura aussi pu admirer une production de Purifiés (Cleansed) signée par le Polonais Krzysztof Warlikowski, au Festival de théâtre des Amériques.

Enfin, rappelons qu’en 2008, Brigitte Haentjens montait à l’Usine C sa version de Blasté, avec Roy Dupuis et Céline Bonnier en couple d’enfer.

4.48 psychose

Texte : Sarah Kane. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Florent Siaud. Une production Les Songes turbulents, présentée du 27 janvier au 6 février, au théâtre La Chapelle.