L’envers du rêve américain et le choc des générations

Selon Frédéric Dubois, « toute l’œuvre de Miller repose sur l’impossibilité des générations à se reconnaître l’une l’autre ».
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Selon Frédéric Dubois, « toute l’œuvre de Miller repose sur l’impossibilité des générations à se reconnaître l’une l’autre ».

On jurerait que Frédéric Dubois jouit du don d’ubiquité cet automne. Une semaine seulement sépare la première de la saga shakespearienne qu’il dirige à l’Espace Go de la pièce d’Arthur Miller qu’il monte au Théâtre Jean-Duceppe. (Une simultanéité possible parce que Five Kings a été assemblé au printemps dernier.) En répétitions, le metteur en scène a découvert des liens entre ces deux pièces apparemment dissemblables. « Les thèmes se recoupent énormément. Dans le doute du père d’Ils étaient tous mes fils, quelque chose rappelle Henri IV de Shakespeare. Ce sont des pères qui construisent tout sur une fondation pourrie et tentent de faire comme si rien ne s’était passé, pensant que s’ils lèguent leur héritage, le mensonge n’existera plus. Et le fils qui devra tuer métaphoriquement son père pour pouvoir exister… Tout ça vient de la culture shakespearienne. Il y a aussi une quête de pouvoir dans la pièce de Miller. Une perte de valeurs au profit de l’argent. C’est très intéressant de voir comment ces oeuvres se répondent. »

Écrite en 1947, au début de la période de croissance économique menant à la société de consommation qu’on appellera les Trente Glorieuses, Ils étaient tous mes fils est une pièce sur « le déni, le mensonge et la responsabilité sociale ». Arthur Miller y dénonce l’illusion qu’est le rêve américain chez une famille aisée d’après-guerre. Une famille hantée par la mort de l’aîné durant le conflit, et qui a bâti sa richesse sur la fabrication de pièces d’avion, dont certaines se sont révélées fatalement défectueuses.

Dans cet univers où « les jeunes se sentent tous inaccomplis et où personne n’est ce qu’on perçoit de lui », la vision de l’industriel prospère (Michel Dumont) entre en conflit avec l’idéalisme de son cadet, qui rejette un héritage corrompu.

« Toute l’oeuvre de Miller repose sur l’impossibilité des générations à se reconnaître l’une l’autre. Et je trouve que le constat tombe à point. Depuis quelques années, on vit une espèce de problème de transmission. Même en théâtre. » Rencontré le matin d’une élection qui allait consacrer un changement de génération, Frédéric Dubois constate qu’on fait grand cas de l’âge des successeurs, en politique comme dans les directions artistiques. « Les dirigeants des années 1970 avaient tous 35-40 ans, et personne ne remettait ça en question. Aujourd’hui, on dirait que ce n’est pas normal que quelqu’un de 40 ans accède au pouvoir. Et ce qui nous est légué est défaillant. Est-ce que c’était ça, le rêve de la Révolution tranquille, de laisser des hôpitaux et un système scolaire déficients à ce point ? On dirait qu’il ne s’est rien fait, finalement, que tout nous passe entre les mains… »

Du bonbon théâtral

Au-delà de cette réflexion sur notre responsabilité quant à la collectivité, « qui n’a pas vieilli du tout », Dubois est séduit par la « joute théâtrale » que lui permet Ils étaient tous mes fils. « Je ne pensais pas que je triperais autant, reconnaît-il. Je suis complètement tombé amoureux d’Arthur Miller. C’est du bonbon pour moi et les acteurs, car on travaille de la fine couture. »

En oeuvrant avec le traducteur David Laurin à une nouvelle version (« les traductions françaises d’Arthur Miller sont dégueulasses : pour les Québécois, cette langue est un no man’s land où il est impossible de se reconnaître »), Dubois a réalisé que la prose de l’Américain ne pardonne pas. C’est écrit si précisément qu’on ne peut y couper des phrases. Et avec une construction empêchant de verser dans la psychologie. « C’est une fable. Il y a une vitesse, une structure théâtrale qui font que ce n’est pas vraiment du théâtre réaliste. Les personnages sont plongés dans l’eau bouillante, le temps est trop serré pour qu’ils puissent s’épancher. Chaque fois qu’ils veulent dire quelque chose et dénouer l’action, il y a un voisin qui arrive… Ils restent toujours sous tension. »

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le projet émanede Dubois lui-même et du comédien Benoît McGinnis — un interprète dont le metteur en scène loue hautement l’humilité et l’engagement. Le duo a naturellement pensé à la compagnie fondée par Jean Duceppe, dont Arthur Miller était l’auteur fétiche. Un théâtre où l’audacieux Dubois travaille pour la première fois. Avec plaisir. En restant fidèle à sa vision : « Ça ne servirait à rien que j’aille chez Duceppe faire un spectacle très flyé. »

Cependant, ne comptez pas sur lui pour penser en fonction d’un public particulier. Le sujet provoque une montée de lait passionnée chez l’artiste. « Je considère le public assez intelligent pour comprendre. Et je trouve qu’il n’y a rien de pire que la phrase : mon public ne veut pas voir ça. Je ne comprends pas comment on peut avoir la prétention de savoir ce que le public veut. On est dans une ère de vox pop à outrance : dites-nous ce que vous voulez, donnez-nous votre avis… » Or, le public n’est pas une masse monolithique, et ce n’est pas son boulot d’inventer quelque chose de nouveau, ajoute-t-il. « Demander ce que le public veut, je trouve que c’est la pire question qu’on peut se poser en ce moment. C’est une abdication au marché et à ses règles. »

Ils étaient tous mes fils

Texte : Arthur Miller. Traduction : David Laurin. Mise en scène : Frédéric Dubois. Au Théâtre Jean-Duceppe du 28 octobre au 5 décembre.