Le musée de nos amours

Quand les projections apparaissent sur les corps de l’un ou l’autre des six interprètes , on pense tout de suite aux chairs déformées de Bacon
Photo: Michel de Silva Quand les projections apparaissent sur les corps de l’un ou l’autre des six interprètes , on pense tout de suite aux chairs déformées de Bacon

S’il est une chose qu’on ne peut reprocher à Carole Nadeau, c’est de manquer de cohérence. Depuis qu’elle a fondé Le Pont Bridge en 1993, la metteure en scène explore la représentation du corps supplicié. Elle le fait certes en employant les moyens les plus divers, comme l’installation, la vidéo et les mots, mais elle le fait avec constance, toujours avec le même souci, celui d’exprimer le décalage des perceptions, de traduire les ravages opérés sur les corps par le temps, la science ou même le désir.

Pour créer Résonances, le « brouillage disciplinaire » présenté ces jours-ci entre les murs de l’église Sainte-Brigide de Kildare, Carole Nadeau a revisité trois de ses oeuvres précédentes. Comme elle l’avait fait pour Les bonobos (2005) et Le projet Quartett (2011), elle a puisé à la relecture des Liaisons dangereuses de Laclos par le dramaturge allemand Heiner Müller.

En vidéo, projetés sur des murs, des colonnes et des écrans translucides, incarnés par huit interprètes, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont sont magnifiquement démultipliés. Grands et petits, tangibles et évanescents, ce sont des fantômes enfermés dans le musée de leurs amours. Exprimant le désir, la souffrance, l’angoisse et la délitescence, ou simplement l’attente, les corps sont nus, marqués par le temps, secoués tour à tour par les rires et les sanglots.

Avec Spasmes (2013), Carole Nadeau était entrée de plain-pied dans l’univers du peintre Francis Bacon. Une rencontre qui devait se produire un jour ou l’autre tant les affinités sont flagrantes. Dans Résonances, le dialogue est encore plus fertile. Quand les projections apparaissent sur les corps de l’un ou l’autre des six interprètes in situ, on pense tout de suite aux chairs déformées de Bacon, à la tension qui se dégage de ses compositions, à ces troublantes empoignades entre Éros et Thanatos.

Dans ce lieu sacré rempli d’images et de sons, mais aussi de corps bien vivants et de mots proférés, le spectateur va et vient à sa guise pendant 1 h 10. Il est plutôt rare qu’on fasse à ce point confiance au participant d’un parcours déambulatoire. Ici, c’est au visiteur de choisir le rythme, la distance et le point de vue. C’est que l’oeuvre est aussi intéressante à observer de près, des actions étant accomplies dans tous les coins, qu’elle l’est de loin. Somptueux, le tableau d’ensemble fascine.

Bien entendu, l’expérience, éminemment sensorielle, pour ainsi dire privée de fil dramaturgique, risque fort de dérouter les spectateurs avides de clarté. Les créations de Carole Nadeau sont des univers, des mondes chaotiques dans lesquels le spectateur doit impérativement tracer sa route, trouver sa place. Pour qui est prêt à s’abandonner, le jeu en vaut la chandelle.

Résonances

Conception et vidéographie : Carole Nadeau. Une production du Pont Bridge. À l’église Sainte-Brigide de Kildare jusqu’au 22 novembre.

À voir en vidéo