Théâtre - L'héritage du père

Le metteur en scène Marc Béland en compagnie de Benoît McGinnis<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le metteur en scène Marc Béland en compagnie de Benoît McGinnis

Marc Béland n'est pas encore arrivé quand Benoît McGinnis et moi nous assoyons au-dessus de nos cafés fumants. Juste assez de temps pour cueillir quelques confidences. McGinnis, la jeune trentaine, acteur extrêmement sollicité, travaille pour la deuxième fois avec Béland, après avoir interprété sous sa direction le rôle-titre de la pièce Le Fou de Dieu de Stéphane Brulotte. Il a la chienne. Normal. Hamlet, c'est le rôle d'une vie, le personnage de toutes les nuances, une affaire complexe et insaisissable, aux innombrables couches. Du grand Shakespeare. «Plus je travaille et plus je trouve la tâche énorme. Ça ne finit plus. Il y a toutes les facettes de l'humain là-dedans. Il faut faire des choix difficiles. Personne ne peut jouer un Hamlet total.»

C'est bien vrai. Hamlet, fils vengeur qui repousse constamment le moment de passer à l'acte, feignant la folie et s'abandonnant à la mélancolie, est-il un lâche ou un stratège? Faut-il voir en lui un artiste ou un intellectuel, un épicurien ou un dépressif, un véritable prince ou un éternel étudiant? Je pose la question au metteur en scène, qui vient de se joindre à nous, tout sourire. «Sûrement un éternel étudiant, répond-il, et un grand romantique. C'est le jeune homme en contact avec Montaigne, avec les philosophes. Sa connaissance du monde est livresque. Et le voilà tout à coup confronté à la barbarie des hommes. Tout à coup, il perd ses certitudes.»

C'est une vision assurément plus romantique que celle qu'il entretenait en 1990 lorsqu'il a joué le rôle dans une mise en scène d'Olivier Reichenbach. À l'époque, comme il le redit dans le programme annuel du TNM, il avait été plus sensible à la colère du personnage devant l'usurpation de son trône par son oncle.

«Il faut autant de maturité que de fraîcheur pour jouer Hamlet, ajoute Benoit McGinnis. Marc est imprégné du personnage. Ça s'est déposé en lui avec les années et c'est resté en dormance. Et tout à coup ça se réanime. C'est un personnage avec lequel je vais aussi vieillir, et c'est un beau geste de transmission que Marc est en train de poser. À deux, je crois qu'on arrive à toucher à cette riche opposition entre l'errance de la jeunesse et la sagesse héritée des livres.»

De père en fils


Béland a voulu conserver toutes les facettes de l'oeuvre. Pas question d'escamoter le politique, comme le font certains metteurs en scène en éliminant le personnage de Fortinbras et en écartant ainsi l'enjeu de la guerre entre le Danemark et la Norvège. Mais c'est avant tout parce que Fortinbras, comme Hamlet, est un fils spolié de son héritage paternel. Laërte subira le même sort. Trois fils privés de père et enrôlés dans la vengeance. Autant de doubles d'Hamlet, formant une série de reflets plus ou moins fidèles. La mise en scène de Béland devrait insister là-dessus.

«C'est très important à mes yeux qu'Hamlet père soit un stratège militaire, un père absent que le jeune Hamlet a idéalisé, mais qui est loin de lui ressembler. Hamlet fils aime les arts et est hypersensible. Il se questionne sur tous les enjeux que contient sa situation, alors que les deux autres fils vengeurs foncent tête première. L'héritage du père est ici en péril.»

C'est ça, au fond, monter Hamlet: une série de choix, plus déchirants les uns que les autres. Accentuer ou non le politique, faire d'Hamlet un jeunot ou un homme mature, le dépeindre comme un comédien qui manipule ses semblables ou le faire plonger sincèrement dans la folie? Béland, en tout cas, s'intéresse fort au père et à la mère. C'est que Gertrude, reine du Danemark, est un personnage au moins aussi intéressant et encore plus énigmatique qu'Hamlet. Aux yeux de Béland, pas de doute, elle avait commencé à tromper son mari bien avant sa mort. Ce qui explique le profond dégoût d'Hamlet devant cette femme à qui, pourtant, il parle comme à une amante. «Gertrude est souillée. Et l'amour devient aussitôt merdique aux yeux d'Hamlet. C'est l'amoureuse Ophélie qui va écoper. La pauvre.»

Gertrude, Ophélie, Claudius, mais aussi Horatio, puis Rosencrantz et Guildensteirn, et bien d'autres encore. On pourrait en parler des heures durant. C'est sans fin, comme disait McGinnis un peu plus tôt. «Pourtant, poursuit-il, je n'arrive pas à définir le personnage aussi clairement que le fait Marc. Car Hamlet est un caméléon qui s'adapte aux courants. Quand les comédiens débarquent, il plonge complètement dans leur univers; quand il parle aux fossoyeurs, il adapte son niveau de langue. Il est sensible à la mobilité de ses propres perspectives, très ancré dans l'instant présent. J'essaie donc d'être dans une perméabilité constante. Sauf pendant les monologues, qui sont dans un autre espace-temps, où on entre dans sa tête.» Et quels monologues! On les entendra d'ailleurs dans la langue directe et limpide de Jean-Marc Dalpé, qui signe une toute nouvelle traduction «ancrée dans l'action».

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Collaborateur du Devoir

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