Théâtre - La cérémonie des adieux

Photo: François Brunelle
Benoît McGinnis et Michel Dumont, dans Amadeus. Près de la moitié du texte est sur le mode narratif et du point de vue du personnage de Salieri, interprété par Dumont.
Photo: Photo: François Brunelle Benoît McGinnis et Michel Dumont, dans Amadeus. Près de la moitié du texte est sur le mode narratif et du point de vue du personnage de Salieri, interprété par Dumont.

Le génie est parfois une arme à deux tranchants. Il peut nous élever, mais aussi nous détruire. C'est ce qu'évoque, entre autres choses, le dramaturge anglais Peter Shaffer avec sa pièce à succès Amadeus, créée en 1979 à Londres, fréquemment produite depuis dans le monde. L'oeuvre a aussi été portée au grand écran par Milos Forman, en 1984, et a récolté huit Oscars. Amadeus a pris l'affiche chez Duceppe, où l'on a présenté en 2008 Equus, du même Shaffer.

En 1823 à Vienne, un vieil homme seul dans sa chambre se confesse d'avoir «assassiné Mozart». Ce vieil homme, c'est Antonio Salieri, jadis musicien réputé et compositeur officiel de la Cour, sous le règne de l'empereur mélomane Joseph II. Salieri raconte comment l'arrivée à Vienne de Wolfgang Amadeus Mozart bouleversera sa foi et son destin. «Quand on a du talent et qu'on se trouve brutalement confronté au génie, comment survivre?», se demande Salieri, à la fois admiratif et envieux.

Car tout sépare le compositeur italien, conformiste et croyant, du jeune Allemand marginal et arrogant. La personnalité, le mode de vie, les valeurs, etc. Comment Dieu a-t-il pu faire de ce «voyou» un surdoué? pense-t-il. Dès lors, Salieri prendra sa revanche sur le destin qui a distribué de mauvaises cartes. Et il fera tout pour empoisonner la vie de Mozart. (L'aveu du meurtre n'est basé sur aucun fait réel, malgré la jalousie que pouvait probablement ressentir Salieri à l'égard de la musique de Mozart.)

Sous la direction de René Richard Cyr et les splendides éclairages de Martin Labrecque, Amadeus devient une grave cérémonie aux adieux à la gloire du compositeur. Formidablement défendu par Michel Dumont, Salieri est ce créateur de talent rompu aux regrets et à la mélancolie. Sous les traits de Dumont, il ressemble par moments à un grand personnage shakespearien. À ses côtés, Benoît McGinnis est parfait dans l'électrisante désinvolture du prodige; tout comme sa femme défendue avec ferveur par Pascale Montreuil. Dans les magnifiques costumes signés Barbeau, le couple endiablé détonne dans la bienséante Cour de Vienne. Ils ressemblent à deux punks invités à un gala de la gouverneure générale à Rideau Hall. (L'analogie des punks n'est pas de moi, mais du metteur en scène Peter Hall, après la création à Londres.)

Toutefois, bien que d'une construction solide, la pièce semble appartenir à une époque où le théâtre servait d'abord à nous raconter une histoire: près de la moitié du texte est sur le mode narratif et du point de vue de Salieri. Un processus dramatique efficace, mais qui ne réinvente pas la roue.

Autre bémol, cette production m'a semblé en panne de musique. Certes, on y entend quelques airs des grands opéras de Mozart, et elle se termine au son du Requiem; mais il y a plus de silence que de musique dans cet Amadeus. On est loin du film qui nous transportait dans la fièvre musicale du plus grand compositeur du XVIIIe siècle.

Collaborateur du Devoir

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Amadeus

De Peter Shaffer. Mise en scène et traduction : René Richard Cyr. Au Théâtre Jean-Duceppe,

jusqu'au 6 juin.