Théâtre - La voix de Dieu

Avec la pièce Amadeus, le doué metteur en scène Alexandre Marine orchestre un spectacle dynamique, élégant et ironique, au mouvement souple et fluide.
Photo: Avec la pièce Amadeus, le doué metteur en scène Alexandre Marine orchestre un spectacle dynamique, élégant et ironique, au mouvement souple et fluide.

Il n'y a, a priori, rien de très audacieux à présenter Amadeus aujourd'hui. La qualité de l'adaptation cinématographique, plusieurs fois oscarisée en 1984, a immortalisé la pièce de Peter Shaffer. Qui ne connaît désormais la thèse centrale de ce récit romancé qui oppose le succès populaire éphémère d'Antonio Salieri à l'éternelle réussite artistique de Mozart? Ayant atteint la célébrité dont il rêvait mais subitement conscient de sa médiocrité, dévoré par l'envie, le compositeur de la cour viennoise se lancera dans une vengeance contre Dieu par l'entremise de la personne de Mozart, créature vulgaire que le vertueux Salieri juge indigne d'incarner la voix divine.

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Amadeus
Texte: Peter Shaffer. Mise en scène: Alexandre Marine. Au théâtre Leanor et Alvin Segal jusqu'au 20 mai.
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On aurait pourtant tort de lever le nez sur la production du Centre Saidye Bronfman. Le doué metteur en scène Alexandre Marine orchestre un spectacle dynamique, élégant et ironique, au mouvement souple et fluide. Sa direction réserve quelques scènes qui rompent avec le classicisme apparent de la pièce, comme ce tableau onirique sur «la beauté absolue» qui émane de la musique mozartienne.

Marine utilise intelligemment l'espace conçu par Yannik Larivée, avec ses deux loges en haut et cette reproduction devant le public, comme en miroir, d'une salle de concert, élément qui renvoie le spectateur à lui-même. L'atmosphère parfois survoltée de la cour est évoquée de façon colorée grâce à la contribution sans fausse note des 16 interprètes.

Greg Kramer s'en donne à coeur-joie avec l'amusante figure de l'empereur. Andrew Shaver et Ian Lake déploient beaucoup d'enthousiasme dans leurs personnages jumeaux, sortes de représentants de la rumeur viennoise. Brigitte Pogonat apporte de la candeur et de la vulnérabilité à sa Constanze. Quant au bilingue Jean Marchand — qui joue lui-même très bien du piano —, il offre une prestation solide et élégante dans la peau de l'ambitieux Salieri, qui manigance pour couler son génial rival.

La pièce diffère notamment du film de Milos Forman en ce qu'elle met encore davantage l'accent sur le point de vue de Salieri, narrateur à la fois omniprésent et paradoxalement assez effacé de l'histoire. Dans ce texte brillant et divertissant mais somme toute un peu superficiel, Mozart ne parvient guère à dépasser le statut de caricature, si bien que son drame, à la fin, ne provoque pas beaucoup d'émotion.

Damien Atkins confère pourtant une allure et une personnalité étonnantes à cet Amadeus, que le metteur en scène compare à une vedette de rock contemporaine. Et il y a en effet quelque chose d'une star déjantée et décadente chez ce personnage dont l'acteur fait un grand adolescent insupportable, attachant et infantile, qui apparaît ici plus franchement licencieux et provocateur que sa contrepartie cinématographique.

Le génie, décidément, frappe de manière bien mystérieuse.

Collaboratrice du Devoir