Vies d’artistes et inspirations lyriques

Ici en répétition, la mezzo-soprano Stéphanie Pothier, au timbre à la fois sombre et rayonnant, qui incarne Marguerite Yourcenar dans l’opéra «Yourcenar. Une île de passions».
Photo: Jessica Latouche Ici en répétition, la mezzo-soprano Stéphanie Pothier, au timbre à la fois sombre et rayonnant, qui incarne Marguerite Yourcenar dans l’opéra «Yourcenar. Une île de passions».

La création au Festival d’opéra de Québec de «Yourcenar. Une île de passions» d’Éric Champagne, sur un livret d’Hélène Dorion et Marie-Claire Blais, nous incite à nous pencher sur ces artistes qui ont inspiré le monde de l’opéra. Tour d’horizon.

Van Gogh, Grünewald, Palestrina, Mozart et Salieri, Gesualdo, Benvenuto Cellini, le Caravage : les créateurs qui ont alimenté le répertoire de l’opéra sont rares, et on ne saurait dire qu’un ouvrage s’impose, même si Mathis le peintre, de Paul Hindemith, mériterait un meilleur sort.

Comment faire de la vie et de l’œuvre d’un artiste un sujet édifiant ? Comment éviter de rentrer dans le processus artistique et donc de générer une forme de statisme dont l’opéra aurait du mal à se relever ? Dans notre discussion avec Hélène Dorion et Éric Champagne, une chose est clairement revendiquée par la coautrice du livret : « Yourcenar. Une île de passions n’est pas un biopic ni une biographie ». « Tout est vrai, mais tout est inventé. Marie-Claire Blais et moi sommes des romancières et voulions faire une œuvre de fiction ; prendre Marguerite Yourcenar, mais ne pas raconter sa vie. »

Photo: Bernhard De Grendel Marguerite Yourcenar

Le compositeur par procuration

 

Il s’agissait donc pour les deux librettistes de « prendre cette artiste avant-gardiste et d’universaliser le sujet », afin de « présenter à l’opéra une femme artiste engagée dans l’acte de créer, une femme avec une singularité, une femme de passions, une aventurière, avide de cultures universelles ».

Le personnage réel a été ni caricaturé ni imité. Sa biographie a été étudiée pour inventer des scènes : « Nous avons pris des grands moments de sa vie et construit un arc dramatique pour faire de cette vie un opéra », résume Hélène Dorion.

Le procédé est peu ou prou similaire dans les deux opéras « modèles » qui viennent immédiatement à l’esprit lorsqu’on pense à des ouvrages lyriques mettant en scène des artistes : Mathis le peintre, de Paul Hindemith et Palestrina, de Hans Pfitzner.

De ce point de vue, Palestrina (1917) est l’exemple le plus ancien au XXe siècle. L’action a lieu à l’époque du concile de Trente (1545-1563) et présente, grosso modo, le compositeur Palestrina comme le « sauveur de la musique », qui, dans le respect des maîtres anciens, préserve la polyphonie face au courant prônant le retour au chant grégorien en composant une œuvre parfaite (la fameuse Messe du pape Marcel).

Il y a beaucoup de projections dans cette œuvre : le compositeur Pfitzner, ancré dans la tradition, voyait dans Palestrina un miroir de ses propres aspirations dans un monde musical en plein bouleversement (Schoenberg, Stravinsky). Et dans les faits, jusqu’alors, lorsque des compositeurs se référaient à d’autres artistes, ils le faisaient par procuration, abordant les thèmes de la création dans l’adversité ou de l’incompréhension.

Ce thème s’applique tout à fait aux deux modèles du XIXe siècle : Berlioz à travers le sculpteur Benvenuto Cellini, dans une trame plus passionnelle qu’historique, et Wagner qui, comme d’habitude, parle toujours de lui, cette fois dans Les maîtres chanteurs de Nuremberg (1868), où il ne convoque pas des artistes, mais des citoyens qui vont s’exercer à l’art à travers un concours.

Après Palestrina, histoire et art se rencontreront dans le grand opéra de Hindemith Mathis le peintre (1934-1935). Là aussi, Matthias Grünewald (1475/1480-1528), peintre et ingénieur de la Renaissance, auteur du fameux retable d’Issenheim en Alsace, placé au milieu des péripéties de la Guerre des paysans en Allemagne (1524-1526), amène Hindemith, persécuté par les nazis (son opéra, interdit, sera créé en 1938 en Suisse), à s’interroger sur la place de l’artiste dans un monde tourmenté et un pouvoir totalitaire.

Photo: Jessica Latouche Angela Konrad, metteure en scène

L’artiste, modèle universel

Yourcenar. Une île de passions est à la fois l’histoire d’une artiste, mais aussi, à travers elle, un sujet universel. « C’est une œuvre qui est dans l’émotion, la complexité relationnelle, la liberté et la passion, l’intimité et la vie publique, des éléments de Yourcenar, mais aussi des éléments de la vie humaine. Quelqu’un qui ne connaît pas Yourcenar peut apprécier cet opéra, se reconnaître en tant qu’être humain dans ses intimités, ses complexités, ses tensions intérieures, ses déchirements et ses paradoxes », résume Hélène Dorion.

C’est pour cela que, même si l’opéra nous mène des années 1930 aux années 1980, Éric Champagne n’a pas teinté sa musique des échos de ces diverses périodes. « L’idée est de présenter l’universalisme du sujet. Comme ce n’est pas un biopic, et qu’on s’intéresse au parcours psychologique, il m’apparaissait plus pertinent que la musique suive la logique de soutenir une réflexion en ce sens. »

De la même manière, « on ne sera pas à Petite Plaisance, avec Marguerite et Grace dans la cuisine. On entre dans un espace de l’évocation plutôt que de l’illustration : cela va de l’écriture du livret jusqu’à la mise en scène, et je dirais même jusqu’aux costumes. L’évocation est beaucoup plus en accord avec le parti pris de l’émotion, des complexités relationnelles et des éléments psychologiques. C’est une cohérence de création », renchérit Hélène Dorion.

Lorsque Éric Champagne est arrivé dans le projet, Marie-Claire Blais (décédée le 30 novembre dernier) et Hélène Dorion avaient presque tout écrit. Le compositeur a toutefois « opératisé » certaines scènes : « J’ai mis un peu mon grain de sel, en donnant des idées par rapport aux formes musicales, par exemple travailler à un trio dans le 2e acte. Ce n’était pas initialement prévu, mais cela s’insérait très bien dans la trame. »

Festival d’opéra de Québec

Marqué par la création de l’opéra Yourcenar. Une île de passions, le Festival d’opéra de Québec débutera le 24 juillet à 19 h 30 avec Une veuve joyeuse, à la Bordée. Ce spectacle des Jeunesses musicales du Canada est conçu à partir de larges fragments de l’oeuvre de Franz Lehár. La grosse production du Festival sera le fameux Faust de Gounod, qui n’a pas été vu à Québec depuis 1997. Dirigé par Victorien Vanoosten et mis en scène par Jean-Romain Vesperini, ce spectacle mettra à l’affiche, à partir du 29 juillet, Thomas Bettinger, Patrick Bolleire, Anne-Catherine Gillet, Jérôme Boutillier et Sarah Bissonnette. Par ailleurs, un triptyque de contes d’Andersen ravira le jeune public, alors que 200 prestations gratuites dans les parcs et au coeur du centre-ville de Québec seront proposées par une brigade lyrique, désormais scindée en brigade opéra et brigade opérette.

Le sujet colore la musique

Tout comme Hindemith dans Mathis le peintre, le Finlandais Einojuhani Rautavaara a trouvé dans son opéra Vincent, sur Vincent Van Gogh, l’occasion de lier les scènes par les interludes orchestraux. Le type d’écriture du livret de Yourcenar. Une île de passions ouvrait cette occasion à Éric Champagne. Le compositeur pense à une possible déclinaison orchestrale, mais seulement après un travail spécifique : « J’envisage de faire une suite d’épisodes instrumentaux, soit présents dans l’opéra, soit coupés lors du travail préparatoire, un matériau qui pourrait avoir une seconde vie. » Dans la forme actuelle, les choses lui paraissent impossibles : « C’est tellement bien intégré dans le tissu dramatique que l’interlude existe, mais il est fondu dans l’enchaînement des scènes chantées. »

Rautavaara a trouvé dans les peintures de Van Gogh le prétexte à des évocations sonores, un jeu de textures, qu’il a d’ailleurs déclinées dans sa 6e Symphonie, « Vincentiana ». Dans ce cas, le sujet déteint véritablement sur la musique, et on aimerait vraiment entendre, à ce titre, ce que les clairs-obscurs du Caravage ont inspiré à l’opéra du compositeur allemand Nikolaus Schapfl car, à l’opposé, Gesualdo de Schnittke n’est pas dénué d’intérêt dramatique, mais c’est surtout l’être humain manipulateur et meurtrier, plus que l’artiste, qui intéresse librettiste et compositeur. Quant à Mozart et Salieri, de Rimski-Korsakov, il suit la légende inventée par Pouchkine selon laquelle Salieri, jaloux, aurait empoisonné Mozart, car il écrivait de la trop belle musique.

Photo: Jessica Latouche Jean-Michel Richer de face, Hugo Laporte de dos, Angela Konrad

Alors que Rimski-Korsakov cite abondamment la musique de Mozart dans Mozart et Salieri, en la réorchestrant parfois avec gaucherie, « il n’y a aucune citation de Yourcenar dans l’opéra. Les trois textes lus sont écrits par moi. Ils sont écrits sans imiter Yourcenar, ce ne sont pas des pastiches, ce sont des textes écrits en résonance avec une tonalité Yourcenar », nous dit Hélène Dorion.

La difficulté pour Hélène Dorion et Marie-Claire Blais a été de faire un choix. « Nous avons commencé il y a six ans. Il y a eu de nombreuses versions. Au fur et à mesure, le livret s’est construit comme un tableau, avec des repentirs. » Au début, il y avait ainsi un prologue et un épilogue avec un personnage qui évoquait Marie-Claire Blais. Elle avait rencontré Yourcenar et symbolisait « la transmission générationnelle et artistique ». Sa suppression a touché Éric Champagne. « Je m’y étais attaché », commente-t-il. « C’est sûr qu’avec des vies comme cela, on pourrait faire trois fois trois heures. Des choix se sont faits avec plus ou moins de difficultés. Mais l’œuvre a sa cohérence et fonctionne sur les plans narratif et dramatique », analyse Hélène Dorion.

Yourcenar. Une île de passions sera, finalement, un opéra de deux heures sur un sujet à la fois rare et universel.


En concert cette semaine

Le Festival de Lanaudière accueille Alexandre Kantorow à Saint-Barthélemy, le mercredi 27 juillet à 20 h et à Repentigny, avec Matthias Goerne, le jeudi 28 juillet à 20 h.

Vadim Gluzman est au Domaine Forget, vendredi 29 juillet à 20 h.

Rafael Payare dirige Daphnis et Chloé à Lanaudière, vendredi 29 juillet à 20 h.

Marc-André Hamelin joue la sonate Hammerklavier à Orford, samedi 30 juillet à 16 h 30.

Lanaudière accueille William Christie à partir du samedi 30 juillet.

Yourcenar. Une île de passions

Coproduction Festival d’opéra de Québec, Opéra de Montréal et Les Violons du Roy. Musique : Éric Champagne. Livret : Hélène Dorion et Marie-Claire Blais. Mise en scène : Angela Konrad. Direction musicale : Thomas Le Duc-Moreau. Au Palais Montcalm de Québec, les 28 et 30 juillet.



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