La fin jamais finale des Beatles

Les membres du groupe et Yoko Ono (à droite), dans un studio «ad hoc» au sous-sol de la bâtisse d’Apple, la compagnie des Beatles, le 24 janvier 1969
Photo: Calderstone Productions Ltd. Les membres du groupe et Yoko Ono (à droite), dans un studio «ad hoc» au sous-sol de la bâtisse d’Apple, la compagnie des Beatles, le 24 janvier 1969

Le coffret de six disques Let It Be, prévu pour le 50e anniversaire de l’album du même nom, en 2020, arrive finalement en magasin, quelques semaines avant la diffusion à Disney+ des six heures de la série documentaire Get Back de Peter Jackson. Point d’orgue d’un demi-siècle de controverse, entre révisionnisme et réhabilitation. Let It Be, le film et l’album de 1970, demeure l’épisode mal-aimé de l’aventure fabuleuse des Beatles.

Tout ça à cause du Mystère Picasso. Le documentaire de 1956 où Clouzot filme Pablo en plein geste inspiré, l’œuvre prenant forme, du premier trait au dernier. Paul McCartney suggéra fin 1968 de capter pareillement les Beatles en train de créer de nouvelles chansons, du début à la fin, puis les présenter en spectacle dans un lieu pas ordinaire. Grosse commande, grande contrainte : janvier 1969 était alloué, pas un jour de plus, Ringo Starr étant réquisitionné pour le tournage du film The Magic Christian, avec Peter Sellers.

La mauvaise bonne idée

Pour des raisons pratiques, on flanqua le groupe dans le caverneux sound stage déjà loué pour le film. Lieu froid, trop écho, vide, horaire de jour pas rock’n’roll. « L’enfer, cracha John Lennon à qui voulait l’entendre. Les séances les plus misérables sur Terre ! » Écœuré, George Harrison quitta le groupe à mi-chemin. Puis revint, mais à condition que ce soit au sous-sol de la bâtisse d’Apple, la compagnie des Beatles, dans un studio ad hoc. Où tout alla nettement mieux. L’enfer est toujours plus mémorable que le paradis.

« On parle toujours de ces séances comme du moment où tout éclate en morceaux, mais en réalité, ce sont des retrouvailles qui ont lieu, soutient Giles Martin. Les Beatles sont comme un vieux couple qui essaie de se fréquenter à nouveau. » En se donnant du trouble… « Oui, c’était à la base une très mauvaise idée, mal planifiée. Que les Beatles s’en soient sortis avec autant de chansons, et une performance solide sur le toit d’Apple, tient du miracle, et témoigne bien plus de leur force de ralliement devant l’adversité que d’une désintégration en cours. »

Giles Martin, fils de Sir George Martin. À l’écran de l’ordinateur. Lors des précédentes entrevues, pour son travail de remixage de Sgt. Pepper, de l’album blanc, d’Abbey Road, la voix au téléphone faisait déjà frissonner. En Zoom, l’impact est décuplé : le port de tête des Martin, le regard réfléchi, le sourire engageant avec un brin d’espièglerie en coin, fiston Giles a vraiment tout du paternel, le grand réalisateur de tous les albums des Beatles. Sauf Let It Be. « J’essaie de rendre justice au travail de Glyn Johns, qui a été de facto le réalisateur sur place durant les sessions, et aussi l’apport de mon père… sans oublier que j’avais à remixer l’album tel que paru. Celui de Phil Spector. »

Un mur fragile

Phil Spector : monsieur « Wall of Sound », célébré pour une ribambelle d’immortelles et sa manière d’enregistrer « mur à mur », basée sur la saturation et le trop-plein. « Produced by George Martin, overproduced by Phil Spector », avait résumé le paternel, rappelle Giles. Il y a une sorte de justice immanente dans le fait qu’un Martin ait présidé au remixage. Fierté discrète. « Rematricer s’apparente à un polissage de carrosserie. Remixer, c’est tout démonter et tout remonter. Dans le cas de Spector, c’est démolir un mur et, brique par brique, le reconstituer. Un mur plutôt fragile, pour dire la vérité. Je le savais un peu, j’avais remixé Wah-Wah, All Things Must Pass et quelques autres productions de Spector pour le documentaire de Martin Scorsese sur George Harrison, Living in the Material World. Mon constat : si on essaie de séparer trop les pistes, le mur s’écroule. J’ai dû faire au moins sept mixages pour The Long and Winding Road…  »

On peut comparer son travail à celui de Glyn Johns, qui avait proposé aux Beatles quatre états d’un disque qui devait d’abord s’intituler Get Back with Don’t Let Me Down and Nine Other Songs, imitant la facture du tout premier album des Beatles (en version plus chevelue). Toutes versions rejetées, toutes disponibles en bootlegsdepuis des décennies, et ce, en quantité effarante : le coffret Day by Day contient 38 disques doubles ! On peut ainsi soupeser les mérites de ce qui se trouve ou devrait se trouver sur les disques 2 et 3 du coffret, consacrés aux Apple Sessions et aux Rehearsals and Apple Jams.

« Chacun a sa liste. Pourquoi ne pas inclure la performance du toit au complet, me demande-t-on ? Attendez de voir le film de Peter Jackson, c’est tellement mieux ! Mon but, c’était de donner l’album remixé, et des esquisses intéressantes, au grand public. Les fans qui réclament tout ont déjà tout ! »

Scènes de la vie conjugale

En mai 1970, quand le disque Let It Be parut et que le film du même nom arriva en salle, les Beatles étaient officiellement séparés : Paul venait de lâcher le morceau, quelque huit mois après le « divorce » prononcé à l’interne par John. Tout le monde avait convenu de garder ça coi et d’attendre aprèsLet It Be pour déprimer la planète. Le même Paul déclarait à la presse britannique pas plus tard que la semaine dernière que c’était John le coupable, et pas lui. Émoi planétaire des médias. Révélation vieille de 51 ans, pourtant : John avait tout déballé à Rolling Stone en décembre 1970.

Mon but, c’était de donner l’album remixé, et des esquisses intéressantes, au grand public. Les "fans" qui réclament tout ont déjà tout !

 

« Les Beatles parlent de la fin des Beatles durant les séances. Mais ne se séparent pas : ils continuent. Et l’idée d’albums en solo est aussi dans l’air dès janvier 1969. L’intention était, une fois les projets de chacun concrétisés, de continuer en tant que Beatles. Mais je crois que ce n’était pas possible. Ils ne pouvaient pas avoir d’aventures extraconjugales sans conséquences. Ou bien ils étaient mariés et tous les quatre dans le même lit, ou bien ce n’était plus les Beatles. »

«Let It Be» 2021, bonheur et dépit

Quelqu’un a calculé : outre les nouveaux mixages, il y a en tout et pour tout trois minutes et demie de matériel véritablement inédit sur six disques. Pour l’essentiel, la séance d’enregistrement complémentaire d’I Me Mine en janvier 1970. C’est inespéré, mais un peu insuffisant. On aurait quand même pris I Lost My Little Girl (la toute première chanson de Paul, chantée par John), le beau p’tit bout de Bye Bye Love, l’impro fascinante Commonwealth, les acoustiques Window, Window et Isn’t It A Pity, le jam Madman, la relecture bluesée de Love Me Do, et ainsi de suite. Mais bon, tout ce qu’on avait déjà sonne infiniment mieux (et en stéréo), et il y a quand même des réussites : le montage des répétitions d’All Things Must Pass est fort habile, entendre Billy Preston chanter du soul (Without a Song) accompagné par John et Ringo ravit, la prise 10 de Let It Be qui devient Please Please Me et redevient Let It Be émeut. Le livre de 100 pages, à couverture rigide, est une splendeur. Dernier hourra partiel, de toute façon. Quand on aura tous en 2022 le coffret DVD du film de Peter Jackson (avec des suppléments), on pourra vraiment dire : merci pour tout, les Beatles.

 

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