La continuité, mais un regard neuf, à la tête de l’ADISQ

Ève Paré reconnaît sa méconnaissance de l’industrie de la musique, mais se dit prête à «faire ses devoirs».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ève Paré reconnaît sa méconnaissance de l’industrie de la musique, mais se dit prête à «faire ses devoirs».

Économiste de formation, Ève Paré était jusqu’à lundi dernier présidente-directrice générale de l’Association des hôtels du Grand Montréal. Le 7 septembre prochain, elle prendra la direction générale de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ), affirmant se lancer dans ce mandat en s’inscrivant « dans la continuité, mais avec mon regard, ma couleur et ma façon de travailler ».

Même si elle incarne la continuité dans la direction de l’association, c’est bel et bien un nouveau chapitre dans l’histoire de l’ADISQ qui s’écrira avec l’arrivée en poste d’Ève Paré. Elle succède à Solange Drouin, figure de proue de l’ADISQ pendant 29 ans. « De grosses pointures à chausser », commente-t-elle en évoquant sa prédécesseure, qui l’accompagnera pour les premières semaines de son mandat. « Je pense que le conseil d’administration [de l’ADISQ] a engagé un regard neuf sur l’industrie », estime Ève Paré en entrevue avec Le Devoir.

Elle reconnaît du même souffle sa méconnaissance de l’industrie de la musique, « mais je suis une éternelle étudiante — je vais faire mes devoirs. J’ai toujours œuvré dans des associations, et à chaque fois dans des secteurs que je ne connaissais pas », celui de la construction d’abord, puis de l’agroalimentaire et de l’hôtellerie. « Le fil conducteur de tout ce que j’ai fait, ce sont des relations gouvernementales, explique-t-elle. C’est l’influence politique, les affaires réglementaires — à différents paliers, fédéral, provincial, régional —, la pensée stratégique, le travail avec des conseils d’administration. C’est mon quotidien depuis plus de vingt ans, donc je me voyais très bien répondre à ces attentes. »

Défis multiples

Celles des membres producteurs de l’ADISQ seront assurément pressantes, puisque les dossiers chauds abondent. Voici les principaux, qui occuperont assurément les journées de la nouvelle directrice générale : le projet de loi fédéral C-10 visant à réformer la loi sur la radiodiffusion, que le milieu souhaite voir adopté depuis longtemps, la révision de la loi sur le statut de l’artiste (une promesse de la CAQ, repoussée à un éventuel prochain mandat), l’enjeu de la domination des GAFAM dans l’économie de la musique, la juste redistribution des revenus tirés du numérique et la précaire relance du secteur du spectacle en pleine pandémie.

Quel sera son dossier prioritaire ? Ève Paré refuse de s’avancer. « À ce stade-ci, je ne suis pas capable de me prononcer. Je n’ai pas encore une lecture suffisamment complète [de l’industrie et de ses enjeux] pour établir les priorités ». À titre de directrice générale, sa première rencontre avec le conseil d’administration aura lieu la semaine prochaine ; une assemblée générale de l’association se tiendra également plus tard en septembre. « Dans les premiers jours, j’aurai à apprendre à connaître l’équipe et à “ cartographier”  l’écosystème [de l’industrie musicale], apprendre comment elle est structurée, quels sont ses leviers, qui sont ses joueurs d’influence. Aussi : quelles sont les préoccupations des membres. À quoi ça sert, pour eux, l’ADISQ et comment on peut mieux les servir. »

Si la relance du milieu est inévitablement à l’ordre du jour, un autre dossier méritera toute l’attention d’Ève Paré : la diversité et la représentation au sein de l’industrie et de son association de producteurs. Aujourd’hui, seulement le quart des membres du conseil d’administration sont des femmes ; aucun membre n’est issu de la diversité culturelle, et aucune femme, ni membre de la diversité, n’a occupé la présidence du conseil d’administration depuis la création de l’ADISQ, en 1978.

« La gouvernance est une question qui m’intéresse particulièrement et sur laquelle je travaille depuis plusieurs années », réagit Ève Paré, qui avait pris la tête du comité de gouvernance de l’organisme Tourisme Montréal en 2013. « On avait alors un beau “boys’ club” ! On a retravaillé la nomination des administrateurs, revu les profils de compétence pour atteindre la parité hommes-femmes en 2015, tout en améliorant la diversité des membres. »

« Je suis très sensible à ces questions, poursuit-elle. Pour moi, la diversité enrichit la discussion. Par contre, avant de tout chambouler, je vais commencer par atterrir en poste. C’est sûr qu’il y aura une planification stratégique [de l’ADISQ] et nous devrons nous poser des questions. » Une réflexion serait d’ailleurs déjà entamée sur la question, nous assure-t-on à l’interne. « C’est sûr qu’imposer des quotas [pour établir une meilleure représentation], c’est toujours délicat puisqu’on veut avant tout des personnes compétentes. Ensuite, est-ce que les femmes sont sous-représentées dans l’industrie en général, cela se reflétant dans la composition du conseil d’administration ? À ce stade-ci, je ne saurais même pas vous le dire. Il faut trouver la source du problème. »

Dossiers délicats

Ève Paré dirigera une association qui accuse encore le choc des révélations de l’été 2020, alors que les dénonciations d’inconduites sexuelles avaient secoué l’industrie de la musique ; en réaction à ces révélations, l’ADISQ avait exclu six artistes de son gala, ainsi que le propriétaire de la maison de disques Dare to Care Records, rachetée en février dernier par Béatrice Martin (alias Cœur de Pirate), qui l’a rebaptisée Bravo Musique.

« Ce que je peux vous dire, c’est que des dossiers délicats [comme celui-ci], j’en ai piloté », dit-elle en évoquant la question de l’exploitation sexuelle des mineurs dans l’industrie hôtelière, un enjeu qui réapparaissait lors de la tenue du Grand Prix de Formule 1 de Montréal.

« Mes propos ne concernent que ce dossier, mais il faut savoir aborder ces questions de façon lucide, s’asseoir avec les gens — les hôteliers dans ce cas-ci —, comprendre quelles sont leurs limites d’action, ce qu’ils peuvent faire et quelles sont les pistes de solutions à ce problème. Si bien qu’on a mis en place différents programmes de sensibilisation, avec des témoignages des survivantes, de formation, pour outiller les hôteliers dans la détection et la prévention de l’exploitation sexuelle des mineurs. […] Donc, je pense que, aussi délicat soit le sujet, il y a moyen de regarder les choses de manière franche et honnête et de trouver des solutions. »

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