La rentrée appartient à Naya Ali et Sarahmée

Les albums des rappeuses Naya Ali (à gauche) et Sarahmée témoignent du parcours de musiciennes arrivées à maturité sur les plans du texte, de la réflexion, du message et de la production.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les albums des rappeuses Naya Ali (à gauche) et Sarahmée témoignent du parcours de musiciennes arrivées à maturité sur les plans du texte, de la réflexion, du message et de la production.

C’est le hasard d’un calendrier de parutions qui, à l’orée de la rentrée d’automne, s’annonce particulièrement chargé : le 3 septembre prochain, deux des plus vives forces du rap québécois contemporain, Sarahmée et Naya Ali, lanceront de nouveaux albums. À l’invitation du Devoir, les deux autrices-compositrices-interprètes se sont retrouvées aux studios Planet dans le quartier Rosemont, où elles ont longuement discuté de l’identité du rap québécois, de leurs perspectives de carrière et de la nécessité de faire fi des tendances pour demeurer soi-même.

Naya Ali et Sarahmée placent toutes deux la barre haut pour les albums rap de l’automne. Ce n’est certainement pas un hasard si Poupée russe, le troisième disque de Sarahmée, et Godspeed : Elevated, le second de Naya Ali, sont d’une telle qualité. Ils témoignent du parcours de deux musiciennes arrivées à maturité sur les plans du texte, de la réflexion, du message et de la production.

Poupée russe, où les grooves afrobeat sont encore plus efficaces que ceux du précédent Irréversible (2019), est terminé depuis l’hiver dernier. « Aujourd’hui, j’ai pris du recul sur le projet, si bien que je me sens sereine, assure Sarahmée. J’ai un détachement émotionnel par rapport à cet album, dans la mesure où j’y ai mis tout ce que j’avais à dire », des textes tantôt baveux (Superflex), plus souvent revendicateurs (la chanson-titre), parfois très intimes (Partir plus tôt).

Questions d’identité

Sur Godspeed : Elevated, Naya Ali aussi lève le voile sur des émotions plus fortes et personnelles que sur son premier album coup-de-poing Godspeed : Baptism (2020). « Cet album, c’est le canevas sur lequel j’ai peint ce qui se passait dans ma tête et dans mon cœur », résume Naya Ali, qui écrit en anglais, mais pourrait sans doute très bien rapper en français. Rapper, ou même chanter : pour la première fois, la voix rauque de la rappeuse épouse des mélodies qui lui vont à merveille, par exemple sur la touchante King, puis sur Light Switch en fin d’album. « Ensuite, comment les gens accueilleront ce disque, c’est secondaire ; pour moi, le plus important est de contribuer à l’essor de la culture rap, en proposant de nouveaux sons, mes sons. »

« Je ne sais pas si vous avez entendu T-Pain dans ce balado où il pète un plomb en disant qu’aujourd’hui, tout le monde sonne pareil ? » nous demande Naya. « Même dans les playlists, disait T-Pain, tu passes d’une chanson d’un artiste à une autre d’un suivant, et tout le monde sonne pareil ! Si tu ne fais que suivre une formule, tu ne crées pas vraiment, tu ne fais qu’embarquer dans la hype. Vaut-il mieux suivre une vague plutôt que de créer la sienne ? Pour moi, créer sa propre vague, c’est ça, contribuer au développement de la culture rap. »

J’ai un détachement émotionnel par rapport à cet album, dans la mesure où j’y ai mis tout ce que j’avais à dire 

 

Sarahmée rebondit : « Ce n’est pas évident de rester soi-même là-dedans, avec ces tendances lourdes et ceux qui explosent sur les plateformes en les suivant. Pour demeurer dans sa voie, il faut être concentrée ; le plus difficile est de ne pas se laisser distraire. Je plonge la tête dans mes textes et dans ma musique avec l’assurance qu’à la fin, je serai restée fidèle à moi-même, à ce que je veux projeter et à ce que je veux dire. »

Les tendances sont-elles aussi lourdes sur la scène rap québécoise ? Le rap d’ici a-t-il son propre style, sa signature distincte ? Naya Ali estime répondre en tant qu’« outsider, parce que je rappe en anglais. Or, lorsqu’on parle du rap d’ici, on parle du “rap québ” — jusque dans le son, dans la manière dont les chansons sont mixées. Par exemple, moi, je suis plus dans la vibe : “On laisse la basse exploser !” alors qu’au Québec, on met d’abord l’accent sur la voix, sur les mélodies, on aime les hautes fréquences, moins les basses. Ça, c’est le son du rap québ, personne d’autre ne sonne comme ça. »

L’appel du large

Un des points communs entre Sarahmée et Naya Ali se trame dans leur parcours : toutes deux se sont d’abord adressées au public international avant d’obtenir la reconnaissance chez elles. « C’est lorsque j’ai arrêté de chercher cette reconnaissance [en Europe] que ça a commencé à marcher pour moi ici », dit Sarahmée, qui occupait un poste de juge (reconduit, vient-on d’apprendre) à la compétition de rap La fin des faibles présentée à Télé-Québec.

« Mais au début, j’avais cet appel de l’extérieur. J’ai eu des gérants à Paris, j’ai travaillé là-bas avec des rappeurs, mais il aurait fallu que je déménage en France pour que ça se poursuive. À un moment, je me suis dit : “Non. Il faut travailler ici, parce qu’il manque quelque chose sur la scène rap d’ici” », de la diversité, de genre et de style, « et il faut s’atteler à la tâche ».

Cet album, c’est le canevas sur lequel j’ai peint ce qui se passait dans ma tête et dans mon coeur

 

Naya Ali, qui n’a mis que deux ans pour se tailler une place sur la scène rap québécoise — un exploit pour un ou une rappeuse anglophone —, estime quant à elle qu’il est primordial de viser le marché international. « Je crois que la meilleure chose que je puisse faire, c’est de m’exporter. Parce qu’à la fin, cela donnera de la valeur à la scène rap du Québec. D’abord, au niveau où je suis rendue, le public d’ici me connaît et m’appuie. Si je réussis à m’exporter, je pourrai peut-être ouvrir des portes aux autres artistes d’ici », calcule la musicienne, dont les chansons du précédent album ont bénéficié de l’appui enthousiaste des radios universitaires canadiennes et états-uniennes.

« Je vise assurément d’autres marchés, c’est pourquoi j’ai enregistré cet album à Toronto », notamment auprès du compositeur et réalisateur Adrian X, collaborateur de Drake et de The Weeknd. « C’était important pour moi de me placer dans un nouvel environnement pour découvrir de nouvelles sonorités et me mettre au défi. C’est la meilleure chose, se mettre au défi, car ce serait trop facile de rester ici, confortable. [Là où j’en suis dans ma carrière], je n’ai d’autre choix que de m’exporter. »

Racines

« Il faut sortir ! » dit Sarahmée. « Autrefois, mon objectif, c’était la France. Aujourd’hui, c’est l’Afrique », avec laquelle la rappeuse, née à Dakar, entretient des liens étroits qui resplendissent dans ses textes — elle rappe même de défiler « en boubou sur le tapis rouge », ce qu’elle a fait au gala de l’ADISQ en 2019.

Les yeux de Naya Ali s’illuminent : « En boubou sur le tapis rouge ? Gros vibe ! What’s up l’ADISQ ? Ah, c’est fire, ça ! » lance-t-elle en éclatant de rire. Sur Godspeed : Elevation, la musicienne rend hommage à ses racines éthiopiennes, échantillonnant (sur Another One) une composition du légendaire Mulatu Astatke, père de ce qu’on appelle l’éthio-jazz, puis un chant gospel sur 102 But It, en plus d’intégrer les sonorités du masengo et du begana, deux instruments traditionnels, « mais tout en subtilité. L’important, ce que les racines y soient, et c’est la première fois que je faisais ça dans ma musique ».

Pour elles, c’est une question d’héritage, et non de revendication, nuance importante en cette époque où la place des femmes et des Afro-Américains est analysée dans l’espace public.

« On n’est pas toujours obligées d’avoir un point de vue et de tout dénoncer », commente simplement Sarahmée. « Ce que j’ai à dire passe par ma musique. Si vous voulez savoir ce que je pense, écoutez-la. Parce qu’autrement, on va chercher à te donner un rôle que tu ne veux pas. Je ne suis pas la porte-parole des Noirs ! Et d’ailleurs, chacun dans sa propre communauté vit les choses différemment. Je ne vis pas les mêmes choses que Naya, mais lorsqu’on se parle, on se comprend. »

Naya Ali n’est peut-être pas aussi sollicitée pour commenter l’actualité, mais « chaque fois qu’on m’interviewe, je sens qu’on force la question du racisme ou de la place des femmes dans le rap. Moi, je n’aime pas trop parler de ça, car je préfère être dans l’action. L’excellence des Noirs, c’est important pour moi de la mettre en valeur. Et l’excellence passe par une meilleure visibilité [des talents], par davantage d’opportunités pour les créateurs blacks, ce que je fais notamment par mes vidéoclips. J’agis, je n’ai pas besoin de parler. »

Godspeed: Elevation // Poupée russe

Naya Ali, à paraître le 3 septembre sur étiquette Coyote Records // Sarahmée, à paraître le 3 septembre sur étiquette Ste-4

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