BEATS, ou l’art de se remettre en question

Hamie, Molly et Yuki, de BEATS, qui sera de la programmation du festival MUTEK, en répétition sous le dôme de la SAT.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Hamie, Molly et Yuki, de BEATS, qui sera de la programmation du festival MUTEK, en répétition sous le dôme de la SAT.

MUTEK, le « festival international de créativité numérique et musiques électroniques », occupera le centre-ville montréalais dès mardi avec une 22e édition hybride à laquelle participeront plus de 250 artistes, principalement du Québec et du Canada, par la force des choses pandémiques. Les absences d’artistes et de festivaliers internationaux seront compensées par l’abondance de nouvelles et alléchantes propositions artistiques locales, à commencer par le projet « transdisciplinaire » BEATS, présenté à la SAT en ouverture et par lequel ses trois conceptrices souhaitent nous sortir de notre routine.

La compositrice Yuki Berthiaume-Tremblay, la chorégraphe et metteuse en scène Stefania Skoryna et la designer graphique et directrice artistique Hamie Robitaille ont mijoté ce « laboratoire spectacle » pendant les longs confinements des derniers mois, mais l’idée leur est venue peu avant la pandémie « quand Hamie et moi, on s’est rencontrées dans un bar », raconte Yuki.

« On a discuté d’une idée de spectacle où tout se parlait ; la musique, la danse, la technologie », résume la musicienne, membre des groupes rock Jesuslesfilles et I.D.A.L.G. À deux, elles ont jeté les bases de BEATS, « mais on s’est vite rendu compte que ça nous prenait quelqu’un pour [concevoir] la chorégraphie. C’est à ce moment-là qu’est arrivée dans le processus Stefania », diplômée de l’École de danse contemporaine et enseignante en danse depuis une dizaine d’années.

« Je suis diplômée en interprétation, précise Stefania, mais c’est la création qui m’intéresse le plus », préférant diriger sur scène, dans un décor fait de projections et d’objets interactifs, Hamie, Yuki et l’interprète Molly Siboulet-Ryan. « Sans Molly, sans notre directeur technologique Ganesh Baron Aloir, le spectacle ne fonctionnerait pas. Ganesh s’assure que tous les éléments de scène se parlent, et notre interprète danseuse injecte toute son énergie dans le spectacle », dont une première itération fut présentée en webdiffusion il y a quelques mois.

Portée réflexive

Si le titre de l’œuvre (et du collectif) laisse sous-entendre que les représentations des 24 et 25 août pourraient brasser, les créatrices insistent sur sa trame narrative visant à nous faire réfléchir. « Ce qui nous unit, explique Stefania, c’est que nous avons chacune des horaires très chargés ; c’est le sujet de la pièce. Nous avions toutes les trois besoin de créer une œuvre qui nous sortait de notre quotidien, de notre routine, qui nous inviterait à faire quelque chose de plus grand que nous. Une œuvre qui nous rappelle combien c’est facile d’embarquer sur le pilote automatique et d’oublier de se remettre en question. Avant de devenir des zombies coincés dans la routine métro-boulot-dodo, il faut se demander : “Est-ce que c’est vraiment ce que j’ai envie de faire dans la vie ?” »

Beau filon thématique, surtout après ces confinements qui ont suscité des moments d’introspection chez plusieurs. Hamie, qui a fait ses armes dans les agences de pub en sortant de l’UQAM, explique que pour le trio, « c’était super important que le projet veuille dire quelque chose, qu’il aborde certains enjeux, certaines problématiques. Il fallait établir ensemble une trame narrative sur laquelle le spectacle pourrait s’appuyer, d’autant que nous avions besoin d’un point de départ commun puisqu’on ne parle pas tout à fait le même langage. » S’y côtoient les arts visuels, la danse et la musique à base de synthétiseurs que Yuki définit comme techno, par moments intensément rythmée, avec quelques passages électroacoustiques. « Le thème du spectacle est notre terrain commun », dit-elle.

En attendant une première représentation devant public, BEATS aura déjà réussi à sortir ces trois créatrices de leur zone de confort. Yuki dit avoir appris sur elle : « mon processus créatif peut ressembler à celui d’une artiste visuelle ou d’une chorégraphe. C’est intéressant parce que même si on n’utilise pas le même langage, on se rejoint. La danse, c’est une discipline que je ne connaissais pas du tout, et pourtant, comme Hamie, je vais danser sur le show. C’est pas mal nouveau pour moi ! »

MUTEK 2021

L’année dernière, l’organisation de MUTEK fut l’une des rares à avoir pu produire un festival devant public, profitant d’un bref déconfinement survenu pendant quelques semaines, au passage de l’été à l’automne. Plus costaude que la précédente, cette 22e édition du visionnaire festival sera forcément encore « transitoire — et on en aura probablement quelques autres éditions transitoires à venir », croit le directeur Alain Mongeau, tout récemment décoré du titre de Compagnon des arts et des lettres du Québec.

 

Édition de transition, soit, mais pas chiche, même dans son volet de performances diffusées sur le web (mutek.org) à compter du 25 août. Le festivalier y retrouvera même ses repères prépandémiques, avec des salles de plus grande capacité, avec la programmation gratuite extérieure du Parterre du Quartier des Spectacles (présentant notamment Poirier, YlangYlang, Martyn Bootyspoon, Ouri, Gene Tellem) et le retour des soirées Nocturnes au MTelus (auxquelles participeront JOYFULTALK, Pheek, Alex McMahon, Yu Su et l’intrigant projet Porto Porto). L’édition 2021 — en chair et en os et en webdiffusion — n’aura pas l’énergie ni l’ambition, du 20e anniversaire célébré il y a deux ans. Mais elle aura assez de panache pour satisfaire le public et les artistes invités à s’y produire.

 

Et ils sont nombreux, les musiciens du Québec, à proposer de nouvelles oeuvres et de nouveaux projets à MUTEK cette année. « Je crois que le fait que nous, chez MUTEK, n’avons pas lâché [malgré la pandémie], ça a motivé certains artistes d’ici. Comme si le festival avait donné une lueur d’espoir » aux créateurs d’ici, qui pouvaient s’accrocher à la possibilité de présenter le fruit de leur labeur de la dernière année à MUTEK, envers et contre le virus.



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