«Nikamo»: écoutons Samian

Après 15 ans de rap engagé pour la reconnaissance de la culture des Premières Nations, «j’ai enfin l’impression que c’est cette année que les gens réalisent que ce que je raconte, c’est vrai, insiste Samian. Déjà, sur mon premier album, je rappais à propos des pensionnats autochtones […] Les gens se demandaient alors de quoi je parlais au juste, autant sur disque qu’en entrevues.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après 15 ans de rap engagé pour la reconnaissance de la culture des Premières Nations, «j’ai enfin l’impression que c’est cette année que les gens réalisent que ce que je raconte, c’est vrai, insiste Samian. Déjà, sur mon premier album, je rappais à propos des pensionnats autochtones […] Les gens se demandaient alors de quoi je parlais au juste, autant sur disque qu’en entrevues.»

Après s’être découvert ces dernières années un talent d’acteur et d’animateur, le rappeur Samian marque son retour à la scène musicale avec Nikamo, un cinquième album en une quinzaine d’années de carrière sur lequel, pour la première fois, il ne s’exprime que dans sa langue. Exception faite de la chanson Génocide, en français dans le texte, histoire de s’assurer que, cette fois, le public ne se contente pas de l’entendre parler du sort des Premières Nations et des Innus, mais qu’il l’écoute.

En 2016, peu après la parution de son troisième album, Enfant de la terre, Samian marquait sa rupture avec son ancienne maison de disques en annonçant quitter la scène. « Parfois, lorsqu’on ferme une porte, d’autres s’ouvrent, dit-il aujourd’hui. La musique, son milieu, son industrie, j’en avais alors ras le bol. Or, lorsque j’ai tout lâché, j’ai rencontré [le réalisateur] François Girard, on a fait le film Hochelaga, terre des âmes [2017] », dans lequel il tenait un premier rôle, celui de Baptiste, étudiant en archéologie d’origine mohawk. « Après ça, j’ai animé une série documentaire pour TV5, En marge du monde. J’ai compris que je pouvais prendre une pause de la musique pour aller faire autre chose. »

L'album «Nikamo» de Samian

Après avoir lancé à compte d’auteur Le messager à l’automne 2019 — disque passé complètement inaperçu « juste avant la pandémie, je n’ai jamais pu faire de concerts », commente-t-il — , il revient cette fois officiellement avec Nikamo, album bref mais efficace édité par sa propre maison de disques, Nikamo Musik. Maison justement fondée pour lui permettre de garder la main haute sur toutes les étapes de sa carrière musicale « et parce que toute l’expérience que j’ai acquise, j’ai envie qu’elle serve à d’autres. J’ai envie d’expliquer aux jeunes artistes ce que ça implique, la production de disques ». Aujourd’hui, dit Samian, « je reviens pour les bonnes raisons, parce que la musique me manquait », assure-t-il en reconnaissant que les longues semaines de confinement et le poids de l’actualité, au Québec et au Canada, l’ont motivé à reprendre la plume.

Septembre 2020. Joyce Echaquan. Le musicien, originaire de Pikogan, né d’un père blanc et d’une mère algonquine, ressent à nouveau le besoin d’écrire, un besoin semblable à celui qui l’a poussé vers le hip-hop. « Sur la réserve, on me tapait dessus parce que j’étais Blanc ; en ville, on me tapait dessus parce que j’étais “Indien”. Il fallait que ça sorte. Il fallait que j’écrive. Point. » Il a écrit le texte de Génocide, une chanson qui, d’abord présentée dans les semaines suivant le drame de Joyce, a finalement été ajoutée à l’album à la dernière minute.

« Génocide ne représente pas l’esprit du disque, insiste Samian, mais je trouvais important de la mettre au cœur du disque. J’ai vu le gouvernement québécois jouer avec les mots, refuser de reconnaître le racisme systémique. Je trouvais ça tellement ridicule de devoir insister là-dessus. Il faut cesser de jouer avec les mots, et nommer les choses », et ailleurs sur l’album, « les nommer avec les mots des Premières Nations ».

Cette chanson [SQ] est vraiment un clin d’oeil, musical et linguistique, commente Samian. C’est un retour à nos racines : faire un rap tendance old school, interprété en micmac et en anichinabé, je crois que ça n’avait jamais été fait auparavant ! Je trouvais ça beau !

 

Car l’étincelle de Nikamo, c’est le constat qu’après toutes ces années à faire du rap, Samian ne s’était jamais donné la peine de dire le fond de sa pensée dans sa langue. « Lorsque la pandémie est arrivée, j’ai recommencé à écrire, dont cette chanson entièrement en algonquin » qui donne le titre à l’album, une petite bombe afrobeat dont la musique fut composée par un producteur allemand, Paul Hauss. « Ça m’a fait prendre conscience que c’était la première fois en 15 ans de carrière que j’écrivais comme ça. »

De notre point de vue, Nikamo nous permet d’apprécier combien cette langue est soluble dans le rap. Ses syllabes angulaires, brèves et musicales, donnent instinctivement du tonus à la prosodie de Samian, qui s’amuse à exprimer la langue des Ancêtres sur des rythmiques variées, d’un curieux rap rock à guitare électrique (Ishkodè) au dub jamaïcain (excellente chanson simplement intitulée Dub, un duo avec le chanteur reggae innu Shauit, de Maliotenam) ou sur une bonne vieille rythmique boom bap (SQ), celle-là en duo avec le rappeur micmac Quentin Condo, alias Q052.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le rappeur Samian lance «Nikamo».

« Cette chanson est vraiment un clin d’œil, musical et linguistique, commente Samian. C’est un retour à nos racines : faire un rap tendance old school, interprété en micmac et en anichinabé, je crois que ça n’avait jamais été fait auparavant ! Je trouvais ça beau ! »

Après 15 ans de rap engagé pour la reconnaissance de la culture des Premières Nations, « j’ai enfin l’impression que c’est cette année que les gens réalisent que ce que je raconte, c’est vrai, insiste Samian. Déjà, sur mon premier album, je rappais à propos des pensionnats autochtones […] Les gens se demandaient alors de quoi je parlais au juste, autant sur disque qu’en entrevues. C’est pareil pour les survivants de ces pensionnats qui racontent leurs histoires depuis longtemps. On les entendait, mais c’est comme si on ne les écoutait pas. »

« Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on nous écoute et que c’est à notre tour de raconter notre histoire, poursuit le musicien. Et de pouvoir le faire dans nos langues, c’est une grande occasion. C’est sur ce point que mon nouvel album a du sens, de la même manière que ça a du sens lorsque j’écoute les albums de Laura Niquay ou de Scott Pien-Picard, qui chantent dans leur langue. Ça me donne le sentiment d’accomplir ma mission. »

Nikamo

Samian, Nikamo Musik. L’album a été lancé lors d’un concert à la Place des festivals le 6 août, dans le cadre du Festival international Présence autochtone.



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