En attendant le «Donda» de Kanye West

Jeudi soir dernier, Kanye West faisait découvrir à quelque 50 000 admirateurs réunis au Mercedes-Benz Arena d’Atlanta son nouvel album, «Donda».
Photo: Paras Griffin Getty Images via Agence France-Presse Jeudi soir dernier, Kanye West faisait découvrir à quelque 50 000 admirateurs réunis au Mercedes-Benz Arena d’Atlanta son nouvel album, «Donda».

Seul au milieu du terrain du Mercedes-Benz Arena d’Atlanta, jeudi soir dernier, Kanye West gesticulait en faisant découvrir aux quelque 50 000 admirateurs réunis les chansons de Donda, un dixième album en carrière dont la sortie avait initialement été annoncée à l’été 2020. L’événement, retransmis en direct sur la plateforme musicale d’Apple, a levé le voile sur ce disque attendu qui marque le retour au rap du controversé musicien, candidat déchu lors des dernières élections présidentielles américaines, après un détour par le gospel sur son précédent disque Jesus is King paru en octobre 2019. Grandiloquent, l’événement s’est terminé par un coup de tonnerre : une collaboration avec Jay-Z, après une relation qui s’était ternie ces dernières années.

Poids lourds de la scène hip-hop américaine, West et Jay-Z avaient lancé un album collaboratif en 2011 intitulé Watch the Throne. Or, la tension qui s’était installée entre eux depuis six ou sept ans a en quelque sorte symbolisé le parcours controversé de Kanye West des dernières années, un parcours marqué par un désaveu de la présidence de Barack Obama (ami personnel de Beyoncé et de son époux Jay-Z), par des commentaires malheureux sur l’histoire de l’esclavage, par sa position anti-avortement, par son appui à Donald Trump (qu’il qualifia de « frère ») et par sa propre campagne pour la présidence des États-Unis, au terme de laquelle il a remporté environ 0,32 % du suffrage.

Cette collaboration avec Jay-Z, intitulée Heaven and Hell (ou peut-être Jail, les informations sont contradictoires), a été entendue comme une forme de rédemption pour West. Son invité semble même suggérer un nouvel album du duo : « This might be the return of The Throne, Throne / Hova and Yeezus like Moses and Jesus », rappe-t-il sur une rythmique minimaliste constituée d’un simple motif de guitare électrique tournant en boucle.

Bonnes idées inabouties

S’il est encore tôt pour pouvoir se prononcer sur la matière de cet album, que son auteur doit encore être en train de peaufiner au moment où ces lignes sont écrites, Donda — du nom de la mère de Kanye, décédée en 2007 —, paraît être en continuité de l’album Ye (2018), c’est-à-dire farci de bonnes idées inabouties. C’est, par exemple, le cas de la chanson au titre présumé Shoulder to Lean On, coécrite avec le Québécois Michael Suski, alias DRTWRK, qui avait collaboré à Jesus Is King ; une superbe mélodie de refrain nous reste en tête, sur une musique délicate faite de nuages de synthétiseurs, mais elle ne dure guère plus d’une minute en comptant même le bref couplet de Lil Durk.

S’ouvrant sur une chanson gospel, Donda est habité autant par le son d’une chorale que par celui de la voix de la défunte maman. L’effet est particulièrement troublant sur cette chanson dont on ne connaît encore le titre officiel (peut-être Losing My Family) : pendant que la voix de Donda parle de l’importance de la famille et de ne jamais la quitter (« No matter what, you never abandon your family », répète-t-elle en boucle), West semble s’adresser à son père absent (« Daddy, how could you leave ? Come back tonight, baby / Come back tonight, daddy, please »), mais termine en rappant : « My family, that’s all me ». L’épouse du rappeur, Kim Kardashian, qui a demandé le divorce en février dernier, était présente au lancement de l’album en compagnie de leurs enfants.

Ailleurs, Kanye West montre à nouveau des flashs de génie sur les chansons les plus rythmées et structurées. Praise God, collaboration avec Pusha T, Travis Scott et Baby Keem, avance sur une rythmique d’inspiration drill, avec la discrète rafale de cymbales adoucie par les harmonies du chœur gospel. D’une redoutable efficacité, comme sur Hurricane, avec Lil Baby et KayCyy, une chanson dont les fans connaissaient l’existence depuis plus de trois ans. Vers la fin de l’album, la chanson New Again — possiblement l’une de celles coécrites avec le compositeur électronique français Gesaffelstein — est propulsée par une rythmique glaciale, presque house. West s’y adresse à nouveau au bon Dieu, autre thème majeur du disque qui pourrait se qualifier de rap chrétien : « Make me new again / And I repent for everything I’ma do again ».

Lorsque les rumeurs de la sortie du dixième album solo de Kanye West ont commencé à circuler, la semaine dernière, peu de médias avaient mordu à l’hameçon, le rappeur nous ayant habitués à annoncer des projets qui n’ont jamais vu le jour. Mais une publicité pour les casques d’écoute Beats by Dre d’une durée de soixante secondes et mettant en vedette la sprinteuse américaine Sha’Carri Richardson, disqualifiée des Jeux de Tokyo en raison d’un test positif au cannabis, fut diffusée durant le sixième et dernier match de la finale du championnat de la NBA, mardi soir dernier, semblant confirmer l’arrivée imminente de l’album.

Au moment où ces lignes étaient écrites, Donda n’était toujours pas offert sur les plateformes d’écoute en continu.

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