Elisapie Isaac ne veut pas perdre le Nord

Ce n’est pas vrai que nous devons tous vivre soumis au même cadre, dit la chanteuse, tout en faisant l’éloge des emprunts culturels.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Ce n’est pas vrai que nous devons tous vivre soumis au même cadre, dit la chanteuse, tout en faisant l’éloge des emprunts culturels.

Prenant prétexte de nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres au Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture d’ici. Deuxième d’une série de six textes.
 



Elisapie Isaac aime l’idée que des chansons country, des chansons traditionnelles, des chansons « très scottish », le folk et le rock puissent s’interféconder. C’est une belle exploration du monde, dit-elle, que « de voler des idées à des Bob Dylan, des Desjardins, à des artistes que j’aime, que j’ai écoutés, avec qui j’ai grandi », de voir en somme que tout ça peut créer du neuf.

 

« C’est totalement nouveau pour les gens chez nous d’entendre une chanson folk avec beaucoup de poésie. » Elle aime cette liberté qu’elle s’est donnée d’aller voir ailleurs. « Alors, c’est de plus en plus le fun pour moi de jouer avec les mots et les façons de penser, de pouvoir transmettre ça aux jeunes, pour qu’ils puissent dire : “Je n’aurais jamais pensé à parler de ça ou comme ça dans notre langue.” »

Dans son village natal de Salluit, au nord du nord du Québec, la musique demeure très importante dans les familles, comme dans les autres villages inuits de la côte. La cornemuse a trouvé à s’enraciner à cause des Écossais. Une tradition de violoneux, digne des Soirées canadiennes animées autrefois par Louis Bilodeau, persiste encore. La gigue a toujours le pied vif. Et surtout, répète Elisapie Isaac, « on est tatoués de musique country » ! Les échanges culturels et les mélanges des genres ont présidé à la création d’une musique originale et vivante, se réjouit-elle.

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Les musiciens de ce nord du Nord sont les grandes étoiles de son enfance. « Je porte en moi beaucoup de ces gens-là qui n’ont pas eu cette reconnaissance en tant qu’artistes. » Elle parle toujours très volontiers de Sugluk Band, le groupe de son oncle George Kakayuk. « C’est le groupe rock de mon oncle qui m’a inspirée, depuis que je suis toute jeune. Les violoneux aussi, du côté de ma tante adoptive, depuis que je suis toute petite. » Elle était invitée aux répétitions. Elle écoutait. Elle apprenait. Elle chantait.

« Ils ont compris, peut-être avant moi, que j’avais ce don de chanter. » Elle chantera, oui. Ce sera d’abord des hymnes, hérités de la tradition de l’Église anglicane. « Oh, ce n’était pas pour devenir une chanteuse ! Jamais ! » Du moins jusqu’à 14 ans… « Là, je réalise qu’il y a une fille qui s’appelle Susan Aglukark. Je suis tombée par terre. Je me suis dit : “Une Inuk peut faire ça ? Elle peut écrire des chansons et on veut l’entendre ? Et elle peut faire une carrière ?” Ça m’a frappée, vraiment. »

Elisapie Isaac passe d’une langue à l’autre avec plaisir. Tous les jours. « On m’a dit que j’ai maintenant un accent quand je parle en inuktitut… Alors, j’ai accepté que, pour moi, il n’y a rien de pur. Quand j’entends des Français se moquer un peu des Québécois, je leur dis : “Vous manquez quelque chose.” »

Les langues imposent des façons de voir le monde dont il faut prendre conscience, explique-t-elle. « Je ne comprends pas la notion de tutoyer ou de vouvoyer », dit la chanteuse, en rappelant que le « tu » n’existe pas à proprement parler en inuktitut. Les noms apparaissent secondaires. « Moi, tout le village presque m’appelle “grand-mère”, “arrière-grand-mère”, ma “tante”, ma “femme”, parce que j’ai quatre noms différents. Alors, selon ces esprits-là que je porte, tout le monde a le droit de m’appeler selon ces noms différents. »

À propos de Richard Desjardins, qui a écrit pour elle, elle observe qu’« il est un peu un cow-boy finalement, comme les Inuits ». Sans avoir appris le français, dit-elle, « je n’aurais pas pu connaître cette poésie-là et je n’aurais pas compris les Québécois, leur réalité ». Mais Desjardins, en contrepartie, connaît le monde inuit, note-t-elle. « Il connaît le Nord. Il est un bon Jack pour les Inuits. »

Les artistes autochtones, on ne les entend pas, on ne les voit pas à la télévision, ou alors si peu, dit Elisapie Isaac. « Si on ne se voit pas, on ne va jamais penser qu’on peut être vus… Je pense que c’est vraiment important pour les jeunes de voir des Elisapie, de voir des Anachnid, de voir toutes sortes de gens, parce qu’on est là, qu’on a toujours fait de la musique. C’est pour ça que j’aime beaucoup parler de mon oncle, de Willie Thrasher, de Florent Vollant… »

On m’a dit que j’ai maintenant un accent quand je parle en inuktitut… Alors, j’ai accepté que, pour moi, il n’y a rien de pur. Quand j’entends des Français se moquer un peu des Québécois, je leur dis : “Vous manquez quelque chose”.

 

Le temps d’un peuple invisible

« Souvent, on a l’impression que le Nunavik ne fait pas partie du Québec. Je ne comprends pas qu’on puisse penser comme ça. Oui, on sait qu’il y a cette partie, au nord du Québec, mais on ne comprend pas qu’il y a une vie là ! Il y a quatorze communautés ! Très peu de population, mais une richesse méconnue, millénaire. »

Elle peste, depuis des années, contre la dictature des horloges du Sud. « J’ai grandi, pendant 22 ans, dans un univers où il n’y a aucune notion de temps. » Le temps des horloges, dit-elle, « il y a quelque chose là-dedans qui n’est pas fait pour nous », au milieu de ce monde où « l’environnement prend toute la place », où « on suffoque devant cette grandiosité » de l’Arctique. Autrement dit, « essayer de battre ça » lui apparaît peine perdue. Son peuple doit retrouver son rythme à lui, pense Elisapie Isaac.

« Quand on va réellement être autonomes, un peuple autonome qui reprend certaines choses qui ont été imposées en nous — l’éducation, la façon dont on run le système de santé, toutes ces choses-là —, je pense qu’on va devoir faire des petits changements. […] Ce n’est pas vrai que nous devons tous être dans le même cadre, essayer defitter” avec ce qu’on appelle “le temps”. » D’ailleurs, se demande-t-elle, « c’est quoi réellement, le temps » ?

L’héritage

Que retient-on des gens, au-delà du temps qui est le leur et qui finit par les emporter ? Elisapie Isaac croit en un héritage fondé sur l’authenticité. Elle affirme avoir été touchée par l’ancien député François Gendron, à l’heure où celui-ci quittait ses fonctions, après 42 années passées comme député de l’Abitibi. « Il s’est mis à pleurer à la radio… Il a admis qu’il avait des problèmes d’anxiété… Et surtout, j’ai trouvé qu’il avait l’air sincère, dans sa passion d’agir comme un guide pour sa population. Un guide, rien de plus. Il avait quelque chose d’authentique. René Lévesque avait aussi quelque chose d’authentique. Quelque chose qui nous fait réfléchir, oui, mais aussi qui nous touche et qui dépasse le discours. »

Dans cet esprit qui l’habite, que pense-t-elle laisser ? La question la fait sourire. Au-delà de son art, de ses projets, des films qu’elle voudrait faire, de tout ce qu’elle envisage pour l’avenir, au-delà des prix qui récompensent son travail, comme ce titre de compagne des arts et des lettres que le Québec vient de lui décerner, elle croit qu’un rapport à l’authenticité est fondamental. « Je n’ai pas le choix, de toute façon : je viens du Nord. On va toujours me rappeler que je viens du Nord, d’un lieu où c’est la nature qui décide. »

Si on ne se voit pas, on ne va jamais penser qu’on peut être vu… Je pense que c’est vraiment important pour les jeunes de voir des Elisapie, de voir des Anachnid, de voir toutes sortes de gens, parce qu’on est là, qu’on a toujours fait de la musique

 

Elle aimerait pouvoir aider les jeunes de sa communauté, les mener à concevoir que l’avenir leur est ouvert, « qu’il n’y a pas de limite », mais qu’en même temps ils sont en mesure de « rester très enracinés ».

« Je n’ai aucune idée de ce que je veux léguer. […] Je pense que chaque Inuk veut devenir un aîné capable de dire des choses dont les autres vont pouvoir tirer quelque chose. Alors, je m’en vais tranquillement vers ce côté-là. […] Je suis excitée à l'idée de devenir assez vieille pour qu’on puisse m’écouter, d’avoir ce privilège d’être un petit peu une guide. »

Le Nord, elle le porte en elle. C’est un rythme. Une façon d’apprendre, « avec des exemples, en regardant, en essayant de ne pas trop poser de questions », dans l’idée que chaque chose s’apprend en son temps et « que, la semaine prochaine, peut-être, tu vas apprendre quelque chose de nouveau ». Le Nord va au-delà du territoire. « Je regarde ça désormais et je dis : “Je viens de ça.” […] Il faudrait rappeler un peu ça chez nous, aux jeunes qui pensent qu’ils sont un peu moins grands parce qu’ils ne viennent pas du Sud. » 



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