La Coréenne Su Yeon Kim remporte le concours Piano 2021

Su Yeon Kim a devancé le Japonais Yoichiro Chiba et le Français Dimitri Malignan. 
Photo: CMIM Su Yeon Kim a devancé le Japonais Yoichiro Chiba et le Français Dimitri Malignan. 

Le jury du Concours musical international de Montréal a choisi Su Yeon Kim comme lauréate d’une édition Piano 2021  virtuelle qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. La Coréenne de 27 ans, qui remporte une panoplie de prix évalués à 180 000 $, a devancé le Japonais Yoichiro Chiba, 24 ans, et le Français Dimitri Malignan, 23 ans.

Le choix d’un concours virtuel permettait le maintien d’une édition en 2021 et assurait aux candidats la possibilité de concourir à Montréal et à Bruxelles, dont les dates se chevauchent, le concours bruxellois se déroulant en « présentiel ». Huit finalistes — deux Coréennes, deux Français, une Canadienne, une Chinoise, un Italien et un Japonais — avaient été choisis parmi 26 candidats du premier tour.

Même si le Français Marcel Tadokoro n’a pas démérité, cinq personnalités se sont dégagées : la Canadienne Alice Burla, la Coréenne Su Yeon Kim, le Japonais Yoichiro Chiba, le Français Dimitri Malignan et l’Italien Francesco Granata. Or il s’avère que leurs apparitions à l’écran ont testé le jury et la validité du processus bien plus qu’eux-mêmes.

Sans fondement

Qualifiée probablement en finale sur la foi de ses interprétations de Ligeti et de Bartók, la Canadienne Alice Burla a démontré son énorme potentiel dans le domaine de la musique, disons, plus ordonnée qu’expressive, remportant, sans doute haut la main, l’épreuve de l’œuvre imposée.

Son passage aura aussi démontré qu’une compétition virtuelle peut friser le gag, voire y tomber à pieds joints. Car de pieds il s’agit bien ici. Elle jouait des préludes de Debussy et aucun plan de caméra ne permettait de voir comment la candidate gérait son jeu de pédales. La question de la résonance, qui faisait parfois tiquer dans son cas, captivait dans le cas du Gaspard de la nuit de la Coréenne Su Yeon Kim.

Il est très fréquent, lors d’un concert, dans des répertoires tels que Debussy, Ravel, Scriabine ou Chopin, que nous ayons l’œil rivé sur les pieds du pianiste pendant de longs instants. Dans un entretien récent, le pianiste Philippe Cassard donnait au premier rang des qualités d’un interprète debussyste « un toucher le plus varié possible et un art de la pédale extrêmement raffiné », et un exemple : « Voiles, le deuxième prélude du premier livre. Je le joue avec trois coups de pédale, une pédale pour les 37 premières mesures, sans jamais, jamais, jamais relever [le pied], parce que c’est une écriture de gammes par tons et, donc, vous n’avez ni tonalités ni modulations, c’est un empilement continu de motifs. Si vous appuyez sur la pédale sans jamais relever le pied, en ayant un contrôle absolu de votre toucher et de l’écoute, vous pouvez créer un halo sonore magique. »

Aucune captation ne permettait de voir cela, ni pour nous ni pour le jury (Arnaldo Cohen, Martin Engström, Till Fellner, Mari Kodama, Hélène Mercier, Costa Pilavachi, Charles Richard-Hamelin, Rena Shereshevskaya et Susan Wadsworth). Comment peut-on juger des pianistes sans voir un fondement de leur art ?

Variables nouvelles

Parmi les autres variables induites par un concours virtuel, il y a le rapport au stress qui, en l’absence d’un jury, change totalement. Mais la lauréate n’a pas l’air impressionnable. Donc, il ne devrait pas y avoir de mauvaises surprises.

Il y a aussi le rapport au son. Jouer pour des caméras et un micro ou jouer pour une salle, ce n’est pas la même chose. Le mode virtuel met l’accent sur la précision. Le concours comptait trois « musiciens » (au sens de créateurs de sons et d’atmosphères), soit, par ordre décroissant de créativité, Granata, Malignan et Chiba. Ont-ils été défavorisés par le mode virtuel ? Ce dernier a mis la loupe sur les lacunes techniques récurrentes de Granata dans les Préludes nos 12, 16 et 24 de Chopin. Par contre, c’est le grand artiste du lot. Alors, sur quoi juger ?

Que penser de Malignan ? Une finale superbe, puis la pièce imposée canadienne jouée en fin de programme, jetée en pâture comme les restes d’un repas. La pire lecture de tous les candidats.

Or, dans un concours virtuel, le point positif pourrait être le poids (en tout cas à nos yeux) que pourrait prendre l’approche de l’œuvre imposée puisque, tous les récitals de finale étant enregistrés avant diffusion, tout le monde part sur un pied d’égalité et personne ne pourrait s’inspirer d’un concurrent passé avant lui. C’est même « le » point nodal de comparaison tangible objectivable.

Lauréate idéale ?

Tout dans le processus amène à un lauréat de compromis plutôt qu’à une personnalité avec de petits travers. Granata a payé cher ses erreurs digitales : il repart bredouille. Malignan s’en sort, même s’il a traité la pièce imposée comme quantité négligeable. L’étonnant Japonais Chiba est second, alors qu’il n’a pas fait d’erreurs et qu’il a affronté une des partitions les plus impossibles du répertoire (Kreisleriana de Schumann) avec inspiration et technique.

Qui nous reste-t-il ? Alice Burla et Su Yeon Kim. Alice Burla est un livre ouvert. Nous n’aspirons pas à entendre du Schumann ou du Chopin avec elle. Par contre, un concerto de Bartók ou de Prokofiev, oh que oui ! Elle a un profil, genre Pierre-Laurent Aimard, et tout pour faire une carrière dans ce créneau, où elle pourrait se révéler. Un prix lui aurait été grandement utile.

Su Yeon Kim a joué un impressionnant Gaspard de la nuit de Ravel en finale. Cette lauréate présentable a un vrai sens du son. Mais le diable d’un concours est dans les détails. On écoutera donc, puisque les reprises vidéo le permettent, comme au hockey, le 1er mouvement de la Sonate no 30 de Beethoven par Su Yeon Kim et Dimitri Malignan. Ce ne sont que quatre minutes qui illustrent le Beethoven effondrant d’inanité de Mme Kim. Elles permettent de voir la différence entre piano et musique et, donc, de savoir qu’au lieu d’être un concours musical international, l’édition 2021 du CMIM aura été un « concours de piano » sans fondement ni conséquences.

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