Sarah Neufeld aligne ses pas sur ceux de Peggy Baker

Originaire de Vancouver, la musicienne parle encore de Montréal comme étant «chez
elle», après y avoir habité pendant plus de vingt ans. «Autant Montréal me manque,
autant je suis reconnaissante d’avoir pu emménager à New York. C’est devenu plus
facile, ici, en ce qui concerne la situation sanitaire», souffle Sarah Neufeld.
Photo: Jason Lewis Originaire de Vancouver, la musicienne parle encore de Montréal comme étant «chez elle», après y avoir habité pendant plus de vingt ans. «Autant Montréal me manque, autant je suis reconnaissante d’avoir pu emménager à New York. C’est devenu plus facile, ici, en ce qui concerne la situation sanitaire», souffle Sarah Neufeld.

Sarah Neufeld sort de sa bulle. La compositrice et violoniste, membre du Bell Orchestre et affiliée à Arcade Fire, offrait vendredi Detritus, un puissant troisième album solo inspiré par son travail en collaboration avec l’éminente chorégraphe canadienne Peggy Baker. Sur ces sept nouvelles compositions, la musicienne explore « la perte d’identité, la mort de l’ego, comme si tu t’imaginais te retrouver seul, dans la noirceur, confronté à ta propre nature. C’est un disque qui touche au deuil, à l’intimité, enfin… En te parlant, je comprends que ça en fait beaucoup à encaisser en même temps ! »

Originaire de Vancouver, la musicienne parle encore de Montréal comme étant « chez elle », après y avoir habité pendant plus de vingt ans. « Autant Montréal me manque, autant je suis reconnaissante d’avoir pu emménager à New York. C’est devenu plus facile, ici, en ce qui concerne la situation sanitaire », souffle Sarah Neufeld, attrapée en route vers son studio. « Je ressens ici l’espoir, celui d’une ville qui se revitalise… Il y a présentement une énergie dans l’air parce que les gens sont allés se faire vacciner, c’est excitant, tout le monde se sent mieux. »

L'album «Detritus» de Sarah Neufeld

La renaissance de la métropole américaine s’entend au bout du fil : les klaxons, les cris des enfants, les gens qui parlent fort, le vent du printemps qui souffle, tout ça forme une trame sonore à notre conversation. Et qu’est-ce que c’est que cette mélodie stridente qui perce le brouhaha ? Un camion de crème glacée ? « Ouais ! Il y en a partout dans le quartier ces jours-ci ! »

Sarah a un ton particulièrement enjoué. « Nous sommes sortis en famille prendre une marche il y a quelques jours et je me disais : “Je ne peux pas croire que je sors enfin de la maison !” » C’est que la musicienne a célébré sa première fête des Mères la veille de notre entretien. Dans le magnifique vidéoclip de l’intempestive chanson The Top, tourné en janvier dernier, on la voit offrir une performance survoltée, très physique, alors enceinte de presque huit mois : « En plein hiver confiné, j’avais envie d’un clip vivant pour cette chanson, commente-t-elle. Ç’a été tout un défi que d’organiser ce tournage en pleine crise sanitaire — et dans cet “état alternatif” dans lequel je me trouvais, à mon troisième trimestre. »

Ce clip a le mérite de souligner le rapport entre Detritus, l’album, et son inspiration, les corps en mouvement de la compagnie de la danseuse et chorégraphe Peggy Baker, « une artiste incroyable, dont le travail est très urgent, cru, vulnérable et excitant », abonde Sarah. « Il y a quelques années, elle m’avait demandé de performer sur scène avec elle » une composition de son deuxième album, The Ridge (2016). La collaboration a porté fruit : « Elle m’a ensuite invitée à participer à un projet de plus grande envergure » qui a planté les graines des compositions de Detritus.

Avec le coup de main des amis Jeremy Gara (batterie, synthétiseurs), Pietro Amato (cor français) et Stuart Bogie (flûte, saxophone), Sarah Neufeld utilise sa voix (du plus gracieux effet dès Stories et Unreflected en ouverture) et son violon pour peindre des atmosphères où ses harmonies se dissolvent en de riches textures sonores gorgées d’envoûtants échos. Enregistrée en novembre 2019 au studio montréalais Hotel2Tango, l’œuvre minimaliste aux propriétés méditatives est née d’improvisations inspirées par les mouvements de la chorégraphe.

« Un des aspects intéressants du processus créatif de Peggy Baker, c’est qu’elle crée ses chorégraphies dans le silence, explique Sarah Neufeld. En tant que compositrice, je considère ça comme une bénédiction : ça me permet d’arriver dans la collaboration en m’appuyant sur les informations visuelles [que sont les gestes des danseurs]. L’improvisation, à mon sens, est un geste immédiatement touchant, vrai et vivant, et vraiment le fun ; j’avais devant mes yeux tellement d’émotions, d’informations, que c’est comme si la musique, des structures rythmiques, des motifs mélodiques, tout surgissait d’un coup. »

Les versions studio ont forcément été modifiées, fait remarquer la musicienne, avec des orchestrations plus imposantes, plus de synthétiseurs, des mélodies vocales plus charnelles, « mais je les considère comme un concentré de la version en spectacle que j’ai donnée avec la troupe. Une version plus intense, un concentré d’émotions, avec davantage de voix, ce qui permet de rendre ces compositions plus humaines. Ma voix accompagne l’auditeur tout au long de l’album, et même sans mots, j’arrive à raconter quelque chose ».

Une fois enregistré, Detritus a été remisé en attendant que la pandémie s’étiole. Normalement, dit Sarah, laisser un projet en plan l’angoisse. « Mais après l’enregistrement, on a vécu un printemps, un été dominés par la crise sanitaire. Pendant tout ce temps, je n’ai pas réécouté l’enregistrement. Je m’y suis replongée à l’automne, à un moment où nos vies avaient déjà beaucoup changé, notre perspective sur le monde avait changé. J’ai perçu autrement cette musique, lui trouvant un nouveau sens, c’est comme si elle réussissait à me soulager, après tout ce que nous avons vécu. On a tous besoin d’un peu de soulagement ces temps-ci. »

 

Detritus

Sarah Neufeld, Paper Bag Records