La production phonographique se joue de la pandémie

«La violoniste Alina Ibragimova a immortalisé les
Photo: Eva Vermandel «La violoniste Alina Ibragimova a immortalisé les "Caprices de Paganini"», s’était réjoui Simon Perry en août dernier. Ces «Caprices», gravés en deux fois deux journées d’enregistrement au Henry Wood Hall de Londres, viennent de nous parvenir.

Le flux des nouveautés discographiques classiques se maintient à un rythme soutenu. Un an après la période la plus draconienne du confinement, les effets sont à peine visibles sur l’offre. Quand les disques se font rares, il s’agit plutôt d’un problème de distribution. Et, musicalement, les révélations peuvent être grandes.

Les catalogues bimensuels de Naxos of America, le principal distributeur de disques classiques du continent, totalisaient 420 pages de nouveautés en janvier 2021, 360 en mars et 370 en mai. À pareilles dates en 2020, les chiffres étaient respectivement de 470, 460 et 360. On peut, certes, noter un léger tassement, mais celui-ci existait déjà en 2020 par rapport à l’année précédente.

L’industrie phonographique aurait pu subir le contrecoup de l’impossibilité d’enregistrer pendant plusieurs mois en 2020, mais, dans les faits, cette crise a été bien maîtrisée.

Nos vies au bout de l’archet

Les faits observés relaient l’optimisme affiché par les témoins consultés par Le Devoir en août 2020. Dans notre tour d’horizon « Effroi et surprises de la pandémie chez les éditeurs de disques », Simon Perry, directeur général de l’étiquette anglaise Hyperion, nous avait fait part de son message à ses artistes au début de la pandémie : « C’est le temps de vous poser et de faire l’enregistrement auquel vous avez toujours rêvé ! »

« La violoniste Alina Ibragimova a immortalisé les Caprices de Paganini », s’était réjoui Simon Perry. Ces Caprices, gravés en deux fois deux journées d’enregistrement au Henry Wood Hall de Londres, viennent de nous parvenir.

La saisissante plongée d’Alina Ibragimova dans ce répertoire soulève une question : pourra-t-on parler un jour d’« interprétations pandémiques » ? On a l’impression que la violoniste scrute le silence, écoute le temps s’écouler. On n’ose imaginer une seule seconde les Caprices nos 6 et 12 joués ainsi entre deux concerts ou deux avions, coincés au milieu du tourbillon insouciant de la vie. L’intégrale des Caprices dure ici presque 1 heure et 45 minutes, contre 75 minutes habituellement. Sans moindrement sacrifier à la virtuosité, il y a remise en cause de tous les fondements de l’œuvre, comme la COVID-19 a remis en cause le cours si huilé de nos vies. C’est artistiquement et humainement pétrifiant.

La référence traditionnelle des Caprices de Paganini est signée James Ehnes. On rappellera à cet effet que lorsque la terre musicale s’est arrêtée de tourner, le violoniste canadien a transformé son salon en studio d’enregistrement. Aidé par son épouse, une application (Filmic Pro) et des conseils glanés auprès de spécialistes, il a réalisé six webdiffusions mêlant Sonates et partitas de Bach et sonates d’Ysaÿe. Au bout du parcours, les sonates d’Ysaÿe sont devenues un disque publié par Onyx, une version de référence.

Il est possible que nous allions au-devant d’une grande année discographique, car une autre parution, se mesurant au troisième monument pour violon seul, les Sonates et partitas de Bach, elle aussi née du confinement, évolue au plus haut niveau. Augustin Hadelich dans Bach nous étonne certes moins que les Caprices d’Ibragimova, mais creuse cette veine du temps laissé au temps. Le violoniste avoue dans la notice de son album Warner avoir pu réaliser son rêve d’enregistrer ces œuvres au « moment parfait : le confinement, avec ses peurs et ses incertitudes ». Il est allé en studio à Boston. Sept jours au total. Alors que la tendance interprétative allait vers toujours plus de verve, toujours plus de danse, Hadelich renoue avec le liant, les phrases infinies, la subtilité et la grâce.

Des orchestres aussi

L’idée de compenser par une production accrue dès le déconfinement en prévision d’autres vagues possibles avait fait son chemin auprès de plusieurs acteurs de l’industrie. Elle explique une intense activité au cours de l’été 2020 dont nous allons voir progressivement les fruits, par exemple, chez Atma, l’intégrale des mélodies de Massenet. On ne peut nier que certains répertoires vont être sacrifiés pour un temps : l’opéra, les grandes œuvres chorales. Mais le flux d’enregistrements orchestraux ne s’est pas arrêté.

L’excellent chef tchèque Jakub Hrusa a réduit à 69 musiciens son orchestre de Bamberg pour des concerts et un enregistrement (Accentus) de la 4e Symphonie de Mahler en juillet 2020. Jouant de cet effectif et de la distanciation en vigueur, il nous surprend avec un petit miracle d’émerveillement lumineux et de transparence. S’il n’y avait les artifices et la fausse candeur de la soprano Anna Lucia Richter dans le finale, cet excellent disque serait l’une des plus grandes versions.

La témérité de l’Autriche dans le maintien de ses activités artistiques bénéficie aujourd’hui au discophile. L’Orchestre de la Radio autrichienne, par exemple, a pu poursuivre en juin 2020 son exploration du fascinant compositeur Walter Braunfels (1882-1954), l’un des plus grands talents de l’Allemagne des années 1920, déclaré « dégénéré » par les nazis. Un passionnant nouveau volume paru chez Capriccio nous révèle un divertimento pour orchestre de radio, orchestré avec deux saxophones, de 1929, ainsi qu’une sérénade de 1910.

Le temps pandémique a été aussi un temps d’exploration et de révélations en matière de répertoire. Stoppé et en isolement en Suède, le pianiste Peter Jablonski a « mangé » des partitions et s’est posé en juin 2020 pour enregistrer les œuvres d’Alexeï Stanchinski (1888-1914), projet qui nous révèle un compositeur russe mort à 26 ans dont les œuvres n’ont été publiées que dans les années 1990. L’évolution de Stanchinski sur 10 années de créativité fait penser à Stravinski. D’abord ancré dans des racines mélodiques nées de Moussorgski, il glisse vers un modernisme harmonique et rythmique hardi dans les années 1911 à 1913. Parcours fascinant, destin tragique.

Vedettes de l’époque

À l’opposé de la révélation des compositeurs inconnus, la période covidienne a créé des « vedettes médiatiques pandémiques ». À divers titres, parfois très individuels, une véritable frénésie sociomédiatique s’est emparée de certains artistes : Renaud et Gautier Capuçon en France, Igor Levit en Allemagne, la famille Kanneh-Mason en Grande-Bretagne. Pour la bonne cause, le violoniste britannico-sud-africain vivant à Berlin Daniel Hope a vraiment donné un second souffle à sa carrière avec le projet « Hope@Home », des concerts éclectiques en livestream diffusés de manière hebdomadaire depuis son salon à Berlin par DG. L’étiquette jaune a rapidement fait des meilleurs moments un album disponible en téléchargement et en écoute numérique. On saluera cet excellent musicien en présentant également son très agréable nouvel album, où il dirige en septembre 2020 l’Orchestre de chambre de Zurich dans un programme des plus célèbres œuvres pour cordes.

Si les œuvres discographiques continuent à être produites à un rythme soutenu, les principaux problèmes rencontrés dans l’accessibilité au message musical sont liés à la disponibilité et à la fiabilité des dates de parution. Ces tumultes risquent fort d’accélérer une transition numérique à laquelle le Québec laissait jusqu’ici le temps.

On recommande

Paganini : Caprices. Ibragimova. Hyperion, 2 CD, CDA 68366.

Ysaÿe : Six sonates. Ehnes. Onyx 4198.

Bach : Sonates et Partitas. Hadelich. Warner, 2 CD, 9029504874.

Mahler : Symphonie n° 4. Hrusa. Accentus, Acc 30532.

Stanchinski : Oeuvres pour piano. Jablonski. Ondine, ODE 1383-2.

Braunfels : Don Gil, Divertimento, Sérénade. Bühl. Capriccio, C 5429.

Sérénades. Tchaïkovski, Elgar, Mozart. Hope. DG 483 9845.



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