Apocalypse environnementale, couleur métal

Trois death métalleux verts: Michel Langevin de Voivod, Olivier Pinard (guitare) de Cattle Decapitation et Sébastien Croteau de Necrotic Mutation
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Trois death métalleux verts: Michel Langevin de Voivod, Olivier Pinard (guitare) de Cattle Decapitation et Sébastien Croteau de Necrotic Mutation

La plus récente vidéo du groupe de métal Gojira, Amazonia, dépeint une apocalypse pour le moins réelle. On y voit une forêt amazonienne fumante, avalée par les flammes. Le poumon de l’humanité devient troncs d’arbrescalcinés et racines carbonisées. À ces images se mêlent celles de communautés autochtones qui en subissent les contrecoups. Quand la gravité de la crise climatique ne se mesure pas qu’en images satellites, mais en décibels.

Avec Fortitude — album à paraître le 30 avril —, Gojira récidive. Le groupe de métal français, l’un des plus en vue de la scène, explore une fois de plus les conséquences négatives des activités humaines sur l’environnement. Et cette thématique est plus qu’une « simple muse », explique au Devoir Joe Duplantier, chanteur, guitariste et parolier de la formation. « C’est une véritable conscience de l’humanité. L’état de la planète, c’est le reflet de nos sociétés, le reflet de notre manque de compassion. »

Végétalien, Duplantier estime que la dégradation des écosystèmes renvoie de facto à celle de l’humanité. « Les abus qu’on fait sur la nature, sur la planète sont autant d’abus qu’on fait sur nous-mêmes dans les faits, car nous faisons partie de la nature. Et c’est ça qui nous fait faire du métal. » Il déplore « les réflexes dominateurs » de l’être humain : « C’est comme si on n’était pas rendus à un stade suffisant de l’évolution pour prétendre être complètement humains. On est encore perdus quelque part entre l’animal et l’humain. »

Or, Gojira n’est pas la seule formation de métal à avoir verdi sa prose dans les dernières années. Prenez Cattle Decapitation, qui fait dans le deathgrind, sous-genre aux rythmes rapides, techniques, marqué de chants gutturaux aux sonorités de monstres. Formé à l’origine par des musiciens végétaliens, le groupe californien s’est rapidement imposé comme l’un des porte-étendard du mouvement animaliste sur la scène métal.

« Plusieurs de nos pièces transposent les humains dans des conditions qu’on réserve aux animaux d’élevage », raconte le Montréalais OlivierPinard, bassiste de la formation. L’inversion du rapport de force entre espèces n’est pas sans rappeler La planète des singes de l’écrivain français Pierre Boule. Différence notable : les paroles du groupe sont badigeonnées d’une sauce gore s’apparentant davantage à Massacre à la tronçonneusequ’à un film de science-fiction des années 1960.

Voilà l’humain rétrogradé au bas de la chaîne alimentaire, emprisonné dans des cages et des usines, cuisiné, proie de virus et de bactéries. L’approche et les propos sont frontaux, comme en font foi les titres du dernier album Death Atlas (2019) : Geocide, The Great Dying ou Bring Back the Plague.

Mais il y a plus que les images funestes et violentes, assure Olivier Pinard. Il y a les convictions. « Et le plus difficile, c’est que ces principes soient appliqués lors de tournées. La vie de tournée n’est pas sans certaines incohérences avec nos façons de voir », ajoute-t-il. La formation a dû revoir la chaîne de production de ses chandails pour en réduire l’impact environnemental. Exit également les bouteilles d’eau. « Nous nous sommes fait faire des bouteilles de tournéequi nous suivent partout. »

Protester, dénoncer

Christine Fortier est observatrice de la scène métal depuis une vingtaine d’années. Celle qui prépare des listes musicales métal pour QUB et Stingray a animé pendant près de vingt ans le Grimoire du métal, émission phare de CISM, radio des étudiants de l’Université de Montréal : « Le métal est une forme de protestation ; une musique qui est en marge de la conformité, comme le hardcore et le punk. »

Et lorsqu’on s’attarde aux paroles, même si c’est difficile par moments de les comprendre, « on constate qu’il y en a de plus en plus qui dénoncent la destruction de nos habitats », dit-elle, soulignant que les genres s’approprient à leur façon la thématique.

Le black métal, longtemps associé au satanisme, a entamé un virage teinté de misanthropie. Par exemple, le groupe américain Wolves in the Throne — dont deux membres vivent dans une ferme biologique — fait l’éloge d’une nature puissante qui reprend sa place. Dans la pièce The Old Ones Are With Us : « L’hiver meurt, le soleil revient, la glace recule, les rivières coulent. »

Autre groupe, autre approche. Sur ses deux derniers albums, la formation de métal progressif allemand The Ocean s’intéresse aux grandes périodes géologiques. Sur Phanerozoic I, la pièce Permian : The Great Dying évoque l’extinction permienne qui s’est déroulée il y a plus de 250 millions d’années. C’est le réchauffement climatique qui aurait mené à la disparition de 95 % des espèces marines et de 70 % des vertébrés.

« La même augmentation des températures mondiales qui s’est produite à la fin du Permien, au cours de plusieurs centaines de milliers d’années, est très susceptible de se produire dans un peu plus de 100 à 200 ans maintenant », explique le guitariste Robin Staps sur le site du label Pelagic Record.

L’apocalypse nucléaire

Or, la destruction de l’environnement n’est pas une thématique nouvelle dans le métal. Depuis 40 ans, Voivod écorche les tympans des mélomanes avec un monde post-nucléaire où l’humanité et la Terre ont été rayées de l’univers. À l’origine du monde futuriste postapocalyptique de ce groupe de Jonquière respecté et reconnu internationalement : le batteur Michel Langevin.

Le musicien, également artiste visuel, ne se présente toutefois pas comme un environnementaliste. Son inspiration s’enracine dans une crainte, toujours présente, d’une menace nucléaire. « Mais peu importe la forme que ça prend, au final, c’est la planète qu’on finit par détruire », dit-il.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le black métal, longtemps associé au satanisme, a entamé un virage teinté de misanthropie. Lorsqu’on s’attarde aux paroles, «on constate qu’il y en a de plus en plus qui dénoncent la destruction de nos habitats», dit Christine Fortier.

Jeune, Michel Langevin s’est nourri des dystopies d’écrivains comme Philip K. Dick ou le biochimiste et auteur Isaac Azimov. « Le documentaire Si la planète nous tient à cœur (1982) de l’ONF a eu un effet coup-de-poing. Même chose pour The Day After(1983) », raconte-t-il.

Les décennies passent, mais les menaces restent. Elles ne prennent que de nouvelles formes, indique-t-il. « On parlait dans les années 1980 des pluies acides, de la couche d’ozone ou de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Aujourd’hui, on parle de quoi ? On parle des changements et du réchauffement climatiques et de la catastrophe nucléaire de Fukushima. »

Ce virage vers une thématique environnementale, voire animaliste ou post-nucléaire, ne surprend pas Sébastien Croteau, chanteur de Necrotic Mutation : « Le métal a toujours été le reflet de ce qui ne va pas dans la société. Les groupes vont souvent cracher la noirceur qu’on refuse de voir. Ils la gueulent avec beaucoup de décibels. »

Dans les années 1980, rappelle-t-il, la course aux propos horrifiques et sanguinolents était de mise. Mais à travers cela, « des groupes se sont distingués en abordant d’autres thèmes »,dit-il. C’est le cas de Voivod, mais également de Death et Napalm Death, qui ont fait dans le social et le politique. « Je pense aussi à Cynic, un groupe de jazz métal très technique, qui a abordé des thématiques philosophiques sur l’album Focus de 1993 », dit-il.

Selon lui, les prévisions environnementales pessimistes « allaient et devaient influencer les propos et la sonorité des bands ». Necrotic Mutation, qui a fait ses choux gras de la menace des virus sur l’humanité au cours des années 1990, pourrait bien revisiter les thèmes abordés en raison de la pandémie.

Sébastien Croteau est en processus de rédaction du prochain album. « Et ce qui me parle le plus actuellement, c’est peut-être moins la pandémie que la division et la polarisation sociale à laquelle on assiste. Des gens normalement sensés se braquent. Tout ça, alors que ce sont des ponts qu’on devrait créer », dit-il.