Louis-Jean Cormier, le deuil aller-retour

«Je ne me mets pas dans la peau de quelqu’un qui a vécu un drame. J’ai vécu un drame. J’ai eu le temps de le vivre. De me questionner pour vrai, de chercher l’apaisement pour vrai. T’as l’impression, des fois dans la vie, que les choses ne coïncident pas pour rien», explique Louis-Jean Cormier à propos du décès de son père en janvier 2020.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Je ne me mets pas dans la peau de quelqu’un qui a vécu un drame. J’ai vécu un drame. J’ai eu le temps de le vivre. De me questionner pour vrai, de chercher l’apaisement pour vrai. T’as l’impression, des fois dans la vie, que les choses ne coïncident pas pour rien», explique Louis-Jean Cormier à propos du décès de son père en janvier 2020.

Lapalissade modernisée : l’artiste ne crée pas son œuvre au moment où il en parle à travers l’écran de l’application Zoom. Il y a décalage, variable selon la charge émotionnelle. Pour Le ciel est au plancher, nouvel album de Louis-Jean Cormier, l’écart est grand. Au centre du propos, le deuil de son père, survenu en janvier 2020, que Louis-Jean a vécu. « J’ai eu toute la pandémie pour ça ! » lâche notre homme en riant. L’auteur-compositeur-interprète a déjà bien décanté la peine, les regrets, la mélancolie, la nostalgie. Tiroirs refermés, fantômes du sous-sol rentrés dans leurs placards.

L'album «Le ciel est au plancher» de Louis-Jean Cormier

De ce côté-ci de l’écran, c’est maintenant que ça se passe. Intensément. Quand on vient de recevoir l’album au plexus, pour ne pas dire en plein cœur, quand on a encore le regard embué, les souvenirs à vif et ses propres morts ravivés, ça fait drôle de voir et d’entendre le barbu rire dans sa barbe. « Je suis un peu euphorique, j’avoue. L’album sort, je retrouve le monde, c’est du bonheur. Mais cela dit, même quand on enregistrait, surtout les fabuleuses heures passées avec mon chum fou génial de François Lafontaine, c’était pas triste. »

La vérité sans dramatiser

À l’écoute de l’album, on a le droit d’avoir le motton. Les chansons s’insurgeraient, autrement. Pas pour rien, la tristesse, les larmes. Il s’agit d’exprimer ce qu’il y a d’indicible dans le deuil. Et d’universellement intime. « Universel au sens Michel Tremblay de la petite histoire, précise Louis-Jean. La simplicité dans la description. C’est un peu ça l’idée, au départ. Quand j’en parlais avec Daniel Beaumont [qui a coécrit sept des textes], on se demandait si c’était pas un peu trop nommé, si on n’allait pas surjouer le deuil et donner dans le pleurnichard, mais au final, ça s’est écrit très simplement, sans dramatiser : ça n’a vraiment pas été aussi difficile qu’on aurait pensé. »

Les larmes coulent parce qu’elles coulent, voilà tout. « Je pense à la suite, je pense à hier / Mes chansons gravitent et résonnent en prières / Je dépasse la limite, les joues comme des rivières », chante Louis-Jean, très, très doucement, dans 138. Oui, comme la route, la route de tous les départs et de tous les retours pour le gars de Sept-Îles : « Moi j’ai le bonheur en fuite, le cœur en cratère / Comme la dynamite a troué la terre / Comme la dynamite / Sur la 138 entre Montréal et mon père. »

On notera qu’il y a aussi décalage entre les moments de création des chansons et leur place dans l’arc narratif, qui semble pourtant si naturel. Louis-Jean Cormier n’a jamais à ce point raconté une histoire en chapitres. Dans l’ordre. « Ça s’est placé tout seul. À partir du désordre. La dernière chanson, L’au-delà, existait déjà au temps des Grandes artères [le deuxième album solo, paru en 2015]. Avec François, avant d’enregistrer, on savait pas mal où on s’en allait. C’était clair comme un story-board de film. Le temps de la pandémie aura permis ça : on a pu prendre le temps que des metteurs en scène doivent avoir pour faire leur métier. Nous autres, dans la vie, on fait des tounes, on joue de la musique. C’est rare qu’on peut déployer ce qu’on veut dire sur tout un album. Ça ressemble plus, dans ce sens-là, aux albums-concepts de notre adolescence. Une œuvre un peu plus… complète. »

Quand tout se tient

La pièce instrumentale qui ouvre le disque, et celle qui, avant-dernière, le clôt sans le clore (« j’aime ça les fausses fins », triomphe Louis-Jean), sont des repères dans le temps et l’espace : « Les titres sont littéralement des coordonnées de géolocalisation. La première, c’est la maison familiale à Sept-Îles, la deuxième, c’est la maison où j’habite à Montréal. Ça se tient. Il y a un aller, une durée, l’évolution de mes états, et il y a un retour. »

Ça ne veut pas dire que tout s’enchaîne : un deuil comporte des reculs autant que des avancées, des plongées dans le passé (dans Bipolaire et dans L’ironie du sort), du sur-place (une « pluie d’enclumes » dans la chanson-titre), et des réflexions sur soi. Dans la bien-nommée Tout croche, « tout seul dans le cimetière », le fils de Marcel Cormier décrit sa difficulté à aimer sans détour : « Je me suis vu trop souvent avec un cœur tentaculaire / qui s’agrippe à tout / mais qui retient rien / Comme j’ai vu trop souvent mes fausses réalités / et mes vrais mensonges me peinturer / dans le coin. »

Les titres sont littéralement des coordonnées de géolocalisation. La première, c’est la maison familiale à Sept-Îles, la deuxième, c’est la maison où j’habite à Montréal. Ça se tient. Il y a un aller, une durée, l’évolution de mes états, et il y a un retour.

Louis-Jean écoute la citation, sourit, pas mécontent, pas fanfaron non plus. Il a saisi et bien saisi l’occasion, voilà tout. « Je ne me mets pas dans la peau de quelqu’un qui a vécu un drame. J’ai vécu un drame. J’ai eu le temps de le vivre. De me questionner pour vrai, de chercher l’apaisement pour vrai. T’as l’impression, des fois dans la vie, que les choses ne coïncident pas pour rien. On la subit, la pandémie, et mon père est pas décédé exprès juste avant, mais c’est arrivé et ç’a donné cet album, qui m’a aidé. On dit souvent que les grandes ruptures amoureuses font les meilleurs albums… Ben, les deuils aussi. »

Ajoutons que c’est arrivé après Karkwa et Karkwatson, après trois albums en solo, après des réalisations et des collaborations en quantité, après la création d’un studio d’enregistrement, après le succès et les grands spectacles, après les 12 hommes rapaillés, après avoir travaillé avec des artistes aussi importants et différents que Petula Clark et Serge Fiori. « Je pense aussi que c’est arrivé au meilleur moment pour moi. Une certaine maîtrise, un grand besoin de dire des choses et de les dire simplement, un entourage de “personnes extraordinaires”, comme je le dis dans les remerciements : toutes les conditions étaient réunies. »

Une maturité générationnelle

Écoutez ! Cela s’entend dans les cuivres de ces « nouveaux gars de l’ouest de la ville, Erik Hove et Andy King », capables de séquences à la Henry Mancini autant que d’improvisations à la Elvin Jones : « Je leur donnais les grandes lignes, et ils développaient, à leur façon. » Cela s’entend dans ces chœurs à trois ou quatre voix — Erika Angell, Marie-Pierre Arthur, et même Camille Cormier, fille de Louis-Jean —, bien différents des entrelacs d’harmonies avec Adèle Trottier-Rivard : « Mon père était chef de chorale, ça fait partie des fantômes de l’album… »

Tout est à la bonne place, les étranges sons des synthés de François Lafontaine, les percussions étonnantes de Robbie Kuster, le solide groove de Guillaume Chartrain. « Ça reste épuré, à base de piano. C’est jamais trop, sauf quand c’est absolument nécessaire. C’était pas difficile d’obtenir ça, toute notre gang de musique, on est rendus là. »

Oui. Une maturité générationnelle, pourrait-on dire. Au service du propos, de l’œuvre, de l’artiste. Tout ce qu’il faut pour avancer, voire guérir un peu. « Je me suis payé une thérapie avec l’argent de Musicaction ! » Grand rire perce-écran. « Je dis ça à la blague, quand même. Au final, je pense que cet album-là va faire du bien à mon entourage proche, mais aussi at large. Juste avec L’ironie du sort [le premier extrait, dévoilé le 19 mars], j’ai eu des commentaires vraiment touchants, poignants. » Chose certaine en pandémie à rallonge, ses fantômes ne manqueront pas de compagnie.

 

Le ciel est au plancher

Louis-Jean Cormier, Simone Records. Dès le 16 avril.