La douleur transcendée dans l’oeuvre de Jake Heggie et de Margaret Atwood

Le baryton Joshua Hopkins
Photo: SFMS Film Production Images Le baryton Joshua Hopkins

Le baryton canadien Joshua Hopkins a perdu sa sœur Nathalie Warmerdam en 2015. Comme deux autres femmes le même jour, Carol Culleton et Anastasia Kuzyk, Nathalie Warmerdam a été la victime de balles tirées par un ex-conjoint. La douleur de Joshua est devenue une œuvre. Les Songs for Murdered Sisters ont été dévoilées vendredi en format numérique par l’étiquette Pentatone. Les poèmes sont de la Canadienne Margaret Atwood, la musique de l’Américain Jake Heggie, le plus important compositeur de musique lyrique et vocale en Amérique du Nord.

Les huit mélodies, dont la composition a été achevée en février 2020, n’ont pu être créées comme prévu. Ni à Houston dans la version avec piano au printemps ni au Centre National des arts d’Ottawa dans la version orchestrale à l’automne.

La première mondiale sera reprogrammée dès que possible par Alexandre Shelley, « dès la prochaine saison », espère le baryton Joshua Hopkins, que les Québécois connaissent bien. Ce remarquable chanteur, l’un des rares Canadiens distingués à Operalia (3e Prix en 2005) a été l’hôte fréquent de Bernard Labadie il y a une dizaine d’années. Sa voix a depuis évolué vers des emplois d’une plus grande carrure, ce qu’on perçoit dans sa fascinante prestation dans la partition de Jake Heggie écrite pour lui.

Création dans un jardin

On aurait pu penser qu’un éditeur prendrait à bras-le-corps ce grand dessein artistique. Mais le « producteur exécutif » crédité par Pentatone est le compositeur Jake Heggie. Situation de plus en plus fréquente où les artistes prennent en main leur destin médiatique. « Nous n’avions prévu que les concerts », confie Joshua Hopkins au Devoir. « Mais le report des premières a donné l’idée à Jake de réaliser un film et un enregistrement. Il en a été la cheville ouvrière. »

Une sorte de « première » a eu lieu en privé devant un spectateur privilégié. Margaret Atwood écrit : « Joshua est venu dans mon jardin en septembre et nous a donné un récital. » Les huit poèmes sont dédiés à « Nathalie, Carol, Anastasia, Pat Lowther et Debbie Rottman », mais à toutes ces « sœurs », victimes très plurielles dans l’esprit de l’autrice, qui a intégré ces poèmes dans son recueil Dearly, paru en novembre.

L'album «Songs for Murdered Sisters» de Joshua Hopkins et Jake Heggie

Les Songs for Murdered Sisters constituent une sorte de « Voyage d’hiver » aux yeux de Jake Heggie qui, dans la notice, voit « Josh en vagabond. Il parcourt le monde en se demandant comment donner un sens à cet événement et rassembler les morceaux, rempli de chagrin et de rage, dans une quête de connexion et de transformation ».

Le projet est né juste après le drame, nous révèle Joshua Hopkins. « Je préparais Le barbier de Séville au Centre national des arts d’Ottawa. Ma femme, Zoé a eu l’idée, quelques jours après le meurtre, de suggérer au CNA une commission, un projet pour honorer la mémoire de ma sœur et des autres victimes afin d’attirer l’attention sur les féminicides et la violence faite aux femmes. »

Le CNA a embarqué dans le projet, et Patrick Summers, directeur du Houston Grand Opera, ville où réside Hopkins, a suivi en tant que co-commanditaire. Le projet a reçu un assentiment unanime : « Durant les cinq années, j’ai parlé à tous les membres des familles, y compris d’Anastasia et Carol, pour m’assurer que tout le monde serait à l’aise avec le projet avant qu’il soit rendu public », nous dit le chanteur.

Faire face

« À la fin de 2016, je travaillais au nouvel opéra de Jake Heggie, It’s a Wonderful Life. Jake a écrit un rôle pour moi dans cet opéra. Je lui ai demandé s’il écrirait la musique de mélodies pour ma sœur et les autres victimes. Il a dit oui. Nous avons alors pensé aux textes et avons tous les deux pris contact avec Margaret Atwood. »

De 2015 à 2020, Joshua Hopkins a poursuivi sa vie de chanteur : « La première du Barbier de Séville au CNA était trois ou quatre jours après le meurtre. J’ai chanté Figaro pour toutes les représentations. Cela me détournait de la réalité, une tragédie qui avait chamboulé mon univers. » Hopkins avoue que le projet était une « obsession », mais qu’il n’a « rien phagocyté du reste » : « Je vis à travers mon art ; je pouvais faire face à la perte et au deuil en exerçant cet art. » Parallèlement, « tout s’alignait et j’ai toujours senti qu’une force très puissante et positive poussait le projet en avant. Quand Jake Heggie a embarqué, j’ai su que ce serait particulier, mais quand nous avons eu la confirmation que Margaret Atwood écrirait les textes, cela a dépassé mes rêves les plus fous ».

Songs for Murdered Sisters est disponible en streaming et en téléchargement depuis vendredi. Le film, tourné à Houston par James Niebuhr est accessible gratuitement jusqu’au 21 mars sur le site Marquee TV et ses applications Roku, Apple TV et Amazon Fire et, de manière plus conviviale, à partir du site du Houston Grand Opera.

Songs for Murdered Sisters

Joshua Hopkins et Jake Heggie, Pentagone