L’intimité somptueuse de Félix Dyotte

«Mon domaine, c’est pas la chanson à voix, mais ce n’est pas du monologue parlé non plus. Je vais où l’air me mène, où les mots ont envie d’aller», image Félix Dyotte.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Mon domaine, c’est pas la chanson à voix, mais ce n’est pas du monologue parlé non plus. Je vais où l’air me mène, où les mots ont envie d’aller», image Félix Dyotte.

La voix est là, devant, peu ou pas habillée. Une camisole, des bermudas, tout au plus. Ce troisième album de Félix Dyotte se passe au Mexique en 2019, il y était au chaud. Le timbre fait du bien, doux sans miel, agréable à l’oreille, même si les notes ne sont pas toujours sur la note. Eh oui. C’est ainsi. Chez Félix, la justesse des sensations passe avant la justesse des tons.

Le gars ne s’en formalise pas quand on lui fait la remarque : lui le premier se dit « à peine un chanteur, mais quand même celui qui chante ». Pas de gêne, pas de paravent, pas de faux-semblant. Pas d’écho, pas d’Auto-Tune, pas d’effets, pas de refuge dans le mixage. Tout le contraire. Les mélodies en prennent large, et tant pis pour le registre. « Je ne me demande pas si une mélodie est à ma portée ou non. J’ai même tendance à voir un peu trop grand, naturellement. »

« Mon domaine, c’est pas la chanson à voix, mais ce n’est pas du monologue parlé non plus. Je vais où l’air me mène, où les mots ont envie d’aller. Sinon, pour le dernier album d’Evelyne, où c’était un peu plus du sur-mesure, je ne fais pas de chansons en fonction de l’interprète. Même quand c’est moi, l’interprète en question. »

Quand on est le fournisseur attitré de chansons d’Evelyne Brochu (amie de longue date), quand on collabore avec un Pierre Lapointe, une Salomé Leclerc, quand on a les mots qu’il faut pour une Kandle, une Monia Chokri, quand on travaille avec un Philippe Brault, on va plus loin, plus haut, c’est dans l’ordre de la démesure des choses et de la saine émulation au sommet. « C’est sûr qu’on ne se satisfait pas de peu. Mais en même temps, je ne cherche pas exprès le chemin le plus compliqué, ou le plus exigeant. Je cherche le chemin à la fois le plus simple et le plus intéressant. »

Le chemin de Félix Dyotte, en groupe d’abord (avec Chinatown, notamment), puis en solo, puis en collaboration, est celui de la fine confection, de l’ajout subtil, de la richesse sans lourdeur. Ils sont une bonne quarantaine de musiciens à participer au jeu de la chaise musicale, et la variété de l’instrumentation stupéfie : ukulélé, sitar, orgue, guitarrón, balalaïka, synthé, glockenspiel, bombo leguëro, cordes, cuivres, vents et chœurs. Mais ce n’est pas un mur de sons que Brault et Dyotte ont bâti. « Non, c’est plus proche de tableaux ; ça se compose par petites touches. » On pourrait appeler ça de l’intimité somptueuse.

Chansons maladroites

Tout doit servir le même maître : la chanson. « On ne fait pas de prouesses. Ça ne m’intéresse pas, les performances athlétiques. C’est pas du Mariah Carey, c’est de la chanson en français avec des références américaines, britanniques, espagnoles, de la chanson qui a voyagé. » De la chanson très mélodique, poétique, lyrique même, de la chanson qui ne craint pas les clichés, mais sans rien imposer. « Ce sont des chansons un peu fragiles, un peu maladroites, qui espèrent toucher sans être chargées. »

Quelles que soient les musiques à la mode, je ne pense pas qu’on va arriver au bout des chansons. On va toujours vouloir raconter en chantant ce qui nous touche, ce qui nous fait du bien, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous donne espoir — ça demeure le langage le plus efficace pour s’exprimer, pour tout exprimer. C’est comme une langue commune, qui demeure mystérieuse dans ses diverses formes, mais que l’on peut tous comprendre.

 

Le plus bel exemple de cette approche sans drame, mais non sans émotions profondes, est sans doute Les salades de l’amour, chanson centrale de l’album. Titre et trame en sont inspirés par François Truffaut et la série de films dont son alter ego Antoine Doinel est le personnage clé. Dans le dernier chapitre, L’amour en fuite, Antoine publie un roman passablement autobiographique, Les salades de l’amour, où il passe en revue ses rencontres, tribulations, conquêtes et dépits. L’album se déguste comme autant de nouvelles salades amoureuses. « Les chansons maladroites / Empilées à vingt ans / Elles titubent, elles boitent / Bien influencées par d’autres / Elles me reviennent souvent / Elles feront / Des apparitions fortuites / Dans de nouveaux cœurs en fuite. »

Variations sur un même « t’aime »

« Dans les mélodies autant que dans le propos, je pense que je fonctionne comme dans la musique classique : je développe à partir d’un motif. Pour moi, quand la chanson populaire est à son meilleur, elle offre des variantes sur un thème. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le chanteur Félix Dyotte

L’album décrit, comme dans un récit de voyage, des rencontres, généralement douces-amères : les éphémères dans J’espère, les tristes et inexplicables dans Où va ce chagrin, les romances que l’on continue de vouloir éternelles (Sérénade), les douloureuses erreurs sur la personne (Nymphéas), la vaine quête de la fusion (Diapason). « Ce sont des histoires intimistes, et même quand ça ne finit pas bien, la musique est là pour nous venir en aide. Comme dans la vie. »

« Quelles que soient les musiques à la mode, je ne pense pas qu’on va arriver au bout des chansons. On va toujours vouloir raconter en chantant ce qui nous touche, ce qui nous fait du bien, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous donne espoir — ça demeure le langage le plus efficace pour s’exprimer, pour tout exprimer. C’est comme une langue commune, qui demeure mystérieuse dans ses diverses formes, mais que l’on peut tous comprendre. » Intimement. « C’est mon but : la plus grande proximité possible, et le plus de beauté possible. » Quitte à chanter à côté de la note. « C’est parfois nécessaire. Le risque d’aimer n’est pas grand si on est toujours certain de chanter juste. »

 

Airs païens 

Félix Dyotte, Coyote Records