Mieczysław Weinberg, la renaissance du paria

Mieczysław Weinberg dans son studio en 1962 composant «Lettres anciennes», huit chansons pour soprano et piano sur des poèmes de Julian Tuwim.
Photo: Fournie par Tommy Persson; Olga Rakhalskaya Mieczysław Weinberg dans son studio en 1962 composant «Lettres anciennes», huit chansons pour soprano et piano sur des poèmes de Julian Tuwim.

Après des années d’oubli, le compositeur d’origine polonaise Mieczysław Weinberg connaît un regain d’intérêt impressionnant. Sept disques de sa musique sont parus dans les quatre derniers mois dans tous les types de répertoires et sur des étiquettes très diverses. Il reste pourtant un décalage entre l’engouement des interprètes et la notoriété du créateur.

Félicitations ! C’est ce titre, Wir Gratulieren ! en allemand, qu’arbore un des opéras de Mieczysław Weinberg, composé entre 1975 et 1982. Comment Wir Gratulieren !, publié en première mondiale par l’étiquette Oehms en septembre 2020, dans une version pour orchestre chambre, peut-il symboliser la vie et la destinée de Weinberg ?

Des félicitations, Weinberg en eut fort peu au long d’une vie tourmentée. Le pogrom de Varsovie en 1905 tua son grand-père et son arrière-grand-père, les nazis exterminèrent ses parents et sa sœur. Staline exécuta son beau-père et lui-même en réchappa de fort peu. Arrêté le 6 février 1953 pour de vagues liens familiaux dans l’épuration antisémite du « complot des blouses blanches » monté par la police politique de Staline, il dut sa survie à la mort de Staline, un mois plus tard ! Ces 43 ans de survivance nous ont donné une forte musique.

Un pourchassé

Le livret de Wir Gratulieren ! repose sur la pièce Mazel Tov de Cholem Aleikhem, nom de plume de Cholem Naoumovitch Rabinovitch (1859-1916). C’est un divertissement codé, une révolution domestique fomentée par une cuisinière et un libraire poète à l’égard d’une riche propriétaire. Évidemment, les riches sont, dans les années 1970 en Union soviétique, une allégorie du pouvoir soviétique. D’ailleurs, il y a deux fins pour l’opéra : une, officielle, socialiste et bruyante. Dès que cela fut possible, Weinberg la rejeta au profit de celle qu’il souhaitait : plus dissonante, que l’on entend sur le disque.

L’auteur Cholem Aleikhem, grand promoteur du yiddish, devait être une figure populaire dans son milieu où avait grandi Mieczysław, né en 1919 à Varsovie. Son père était compositeur et musicien dans un théâtre juif. À dix ans, son fils y fait ses débuts en tant que pianiste. À douze ans, il intègre le Conservatoire de Varsovie. Mais le théâtre ferme, et l’adolescent doit subvenir aux besoins de sa famille en travaillant comme musicien pendant ses études.

Aux yeux de Per Skans, son biographe pour la Société internationale Weinberg, Mieczysław Weinberg avait tout pour devenir un pianiste virtuose quand il dut fuir Varsovie en 1939 pour échapper aux Allemands. Weinberg part étudier la composition à Minsk, en Biélorussie, mais en 1941 doit à nouveau échapper à l’avancée allemande. Après un passage en Ouzbékistan, il se retrouve finalement à Moscou en 1943, grâce à l’intercession de Chostakovitch qui avait reçu la partition de sa 1re Symphonie. Il y restera jusqu’à sa mort, en 1996, sous le patronyme russifié de Moishei Vainberg.

Les différents noms et orthographes associés au même homme ne furent pas le moindre problème quand, au début des années 1990, ses œuvres commencèrent à être enregistrées. Les disques se trouvaient classés tantôt à « V », tantôt à « W », sans parler des diverses orthographes intermédiaires. Depuis 15 ou 20 ans, la chose est plus ou moins codifiée avec un consensus sur l’emploi de son orthographe de naissance.

L’humaniste abstrait

Chostakovitch et Weinberg. Le tandem fut indissociable. Chostakovitch voyait en lui « l’un des compositeurs les plus importants de nos jours ». Weinberg avouait : « Même s’il ne m’a jamais donné de leçons, je me considère comme son élève, sa chair et son sang. » En 2014, Gidon Kremer déclarait au Devoir : « Aujourd’hui, je milite pour la musique de Weinberg. Pendant des décennies, il a été dans l’ombre de Chostakovitch et, comme de nombreux collègues, j’ai commis l’erreur de ne pas reconnaître sa grandeur. Depuis deux ou trois ans, j’ai compris que Weinberg était, aux côtés de Chostakovitch, l’un des plus grands compositeurs de son temps en Europe de l’Est. »

Lors des recadrages esthétiques soviétiques, dans l’immédiate après-guerre, Weinberg fut peu ou prou mis dans le même sac que Chostakovitch. Il fallait, aux yeux du pouvoir, des œuvres optimistes et aisément compréhensibles. L’interdiction de certaines partitions de « Vainberg » suffisait à susciter une méfiance généralisée des organisateurs de concerts. « Cela le força un certain temps à écrire des musiques pour le cinéma et le théâtre », écrit Per Skans, qui rappelle que les censeurs l’avaient accusé « d’humanisme abstrait ».

L’un des problèmes pour le mélomane est celui du tri. Weinberg a composé, beaucoup composé : 26 symphonies, 17 quatuors à cordes, 28 sonates pour divers instruments et plus d’une douzaine d’œuvres scéniques, sans compter les domaines annexes. Weinberg est, par exemple, l’auteur de la musique du fameux film de Mikhaïl Kalatozov Quand passent les cigognes, Palme d’or à Cannes en 1958.

Nouveautés

Les nombreuses parutions récentes présentent l’intérêt de couvrir tous les genres de musique. En matière d’œuvres scéniques, Wir Gratulieren ! est un opéra d’approfondissement par rapport à deux compositions majeures : La passagère et L’idiot, d’après Dostoïevski, enregistré par Thomas Sanderling chez Pan Classics. La passagère, qui raconte l’histoire d’une femme, ancienne Kapo à Auschwitz qui, lors d’une croisière, croit reconnaître parmi les passagers une ex-détenue du camp, est le chef-d’œuvre lyrique de Weinberg.

Dans le domaine de la musique de chambre est paru en janvier, chez Chandos, un CD des Quatuors nos 2, 5 et 8 par l’Arcadia Quartet, intéressant pour qui ne veut pas se plonger d’un coup dans l’intégrale de référence du Quatuor Danel (CPO). Beau choix d’œuvres (le 5e Quatuor est particulièrement touchant) dans une interprétation chaleureuse, mais moins acérée que celle des Danel. Une des grandes partitions de Weinberg est le Quintette avec piano opus 18. On en trouve plusieurs versions, et Weinberg lui-même l’a enregistré avec le Quatuor Borodine. Elisaveta Blumina et Ruben Gzarian viennent d’en faire paraître une version orchestrée chez Capriccio, un élargissement très efficace. Mais le disque d’entrée est ici un double album de Gidon Kremer chez ECM, « Weinberg Chamber Symphonies », paru en 2017.

Depuis 2014, Gidon Kremer a en effet tenu parole, multipliant les parutions consacrées à Weinberg, avec quatre CD majeurs ces deux dernières années : la Symphonie no 21 sur le disque des Symphonies nos 2 et 21 par Mirga Gražinyte-Tyla chez DG ; de la musique de chambre chez DG, avec le Trio op. 24, parfait point d’entrée à la musique de chambre de Weinberg ; une transcription pour violon des 24 préludes pour violoncelle seul (Accentus) et, il y a un mois, le Concerto pour violon avec le Gewandhaus de Leipzig dirigé par Daniele Gatti, également chez Accentus, CD complété par la Sonate pour 2 violons.

Trois symphonies sont parues depuis octobre : les Symphonies nos 2 et 7 et la Sixième. La Seconde, pour cordes, date de 1946. L’éditeur Dux la couple, sous la direction d’Anna Duczmal-Mróz, à la très originale 7e Symphonie, pour cordes et clavecin (1964). Nous aimons beaucoup dans ce CD la sourde mélancolie, plus affirmée que dans le disque DG (2e, couplé à la 21e). La Symphonie nopour chœur de garçons (trois mouvements sur des textes de poètes juifs) et orchestre (1962-1963) mérite d’être connue. C’est une des grandes œuvres symphoniques de Weinberg et le 4e mouvement, « Une tranchée est creusée dans l’argile rouge », est un texte sur le massacre de Babi Yar, tragédie mise en musique par Chostakovitch dans sa 13e Symphonie. Elle mériterait encore plus de fastes que l’orchestre de Gera enregistré par Klanglogo. Un socle discographique pour Weinberg le symphoniste est le couplage des Symphonies nos 5 par Kondrachine et 10 par Barshaï, paru chez Melodiya.

Comment conjuguer désormais l’intérêt des musiciens et une adhésion des programmateurs et des mélomanes ? Weinberg est le cas typique qui peut profiter du streaming, permettant aux curieux de faire connaissance et de voir si cette musique aride, de souffrance, venue d’un autre temps et d’un autre monde répond à leurs angoisses ou leur plombe un peu trop le moral !

Nouveautés

Concerto pour violon, Accentus, ACC30518

Quatuors nos 2, 6, 8, Chandos, CHAN20158

Quintette op. 18, version orchestrée, Capriccio, C5366

Symphonies nos 2 et 7, Dux, 1531

Symphonie no 6, Klanglogo, KL 1532

Wir Gratulieren ! Oehms, 2 CD, OC 990

Trois essentiels, Chamber symphonies, Kremerata Baltica, ECM, 2 CD, 4814604

Chamber Music (Trio), Kremer, Avdeeva, Dirvanauskaité, DG 4837522

La passagère. Orchestre symphonique de Vienne, Currentzis. Arthaus, DVD, 109079