Lortie, Beethoven et le gouffre

Louis Lortie n’a plus rien à prouver. Quand on en arrive à cette fausse nonchalance presque miraculeuse dans la «Sonate pastorale (n° 15)», c’est qu’on a beaucoup de choses à raconter dans Beethoven.
Photo: Elias Photography Arts Management Group Louis Lortie n’a plus rien à prouver. Quand on en arrive à cette fausse nonchalance presque miraculeuse dans la «Sonate pastorale (n° 15)», c’est qu’on a beaucoup de choses à raconter dans Beethoven.

Le portail de vidéos musicales Medici.tv vient de mettre en ligne une intégrale des Sonates pour piano de Beethoven par Louis Lortie. Il s’agit du projet phare de l’année Beethoven de la salle Bourgie. Sept des neuf concerts se sont, hélas, déroulés sans public, ce qui, au regard du résultat, suprême, s’avère une forme de catastrophe à l’aune de l’histoire musicale de la métropole.

La programmation d’un cycle des 32 sonates de Beethoven en concertest un acte fort et à marquer d’unepierre blanche quand il sert une expression artistique de ce calibre.

Dans le cadre de notre entrevue avec Éric Heidsieck, samedi dernier, nous avons vu que Paris avait dû attendre probablement entre 1905 (Édouard Risler) et 1969 pour entendre un pianiste français donner le cycle complet en concert.

Les intégrales sont aujourd’hui chose plus courante, mais celle de Louis Lortie a été scrupuleusement construite. Rappelons que le pianiste québécois avait enregistré un cycle pour Chandos entre 1991 et 1998, finalisé en 2009 et 2010.

Deux concerts sur neuf

Le plan montréalais établi avec la salle Bourgie comprenait initialement quatre groupes de concerts : deux en février 2020, deux en avril, puis le reste de l’intégrale en octobre et novembre. Les concerts avec les Sonates n° 1, 3, 5, 8 et 18 et les Sonates n° 2, 6, 7, 11 et 17 ont été enregistrés devant un public normal et une salle comble en février 2020.

Les concerts d’avril avaient été reportés en octobre. Dans le plan de la rentrée de la salle Bourgie publié en août, Louis Lortie devait donner les concerts 3 à 5 entre le 14 et 18 octobre et les concerts 6 à 9 entre le 9 et le 15 novembre. Hélas, le public a été banni des salles le 30 septembre.

Nous découvrons que ces concerts ont bien eu lieu, mais au lieu de faire l’objet d’une webdiffusion en direct, ils intègrent le catalogue de Medici.tv, le principal portail payant de vidéos musicales au monde, dont l’objectif est de vendre des abonnements donnant accès à un catalogue abondant. C’est donc une option qui diffère du modèle « pay per view » qui a émergé pendant la pandémie. Medici.tv est abondamment fourni en documents québécois par la société ProdCan, à l’origine de ces vidéos. Les neuf concerts de l’intégrale sont accessibles d’un coup dès à présent. Ces captations sont très bien réalisées, avec des éclairages et des cadrages justes, ainsi qu’un parfait calibrage des couleurs, sans mise en scène ou faux saluts à un public absent.

Il est évident que Louis Lortie a traité le projet non pas comme une série de concerts parmi d’autres, mais comme un acte interprétatif destiné à être immortalisé sur audio et vidéo.

Un symbole

Les enseignements de ce parcours sont fascinants et multiples. Le cycle devient le symbole du gouffre que représente la pandémie : les artistes seuls sur scène et le public à domicile. Ce fossé entre eux devient tangible, car il est sonore. ProdCan a beau faire des miracles, avec l’équipe technique d’ICI Musique et une prise de son exceptionnelle de présence de Dominic Beaudoin, quand, dans la Sonate n° 2, devant public, Louis Lortie joue des notes répétées, la salle « répond » comme une salle de concert. Quand apparaît le même cas de figure, le 9 novembre, avec la Sonate Waldstein (n° 21), l’aigu, plus métallique, s’égare dans une salle vide.

L’équipe technique a limité les dégâts et le fait d’avoir laissé les fauteuils dans la salle a aidé à absorber le son, mais la différence d’univers sonore est patente, comme le montre bien le 2e mouvement de l’Appassionata dans le même concert.

Dans quelle mesure ce vide a-t-il amené Louis Lortie à modérer la vivacité de ses tempos pour préserver la clarté du jeu, puisqu’il est évident que, dans un espace réverbérant, il faut ralentir ? Nous le saurons s’il revient nous offrir le cycle après la pandémie.

Car ce Beethoven, promis, en temps normal, à tous les prix Opus de la terre, est un bijou, profondément mûri. Par rapport à l’intégrale Chandos, c’est une approche plus articulée qui rentre davantage dans les touches. Le surplus de carrure est patent dès les premières mesures du 1er concert : la Sonate n° 3 confère à l’ensemble du discours un surcroît de tension.

Il y a aussi une lecture plus fine des voix intermédiaires. C’est un Beethoven plus riche, avec non seulement plus de matière sonore, mais aussi plus de strates.

Enfin, arrivé à la soixantaine, Louis Lortie fait preuve, sur une bonne partie du parcours (évidemment pas dans l’Opus 111, qui requiert une immense concentration !), d’une sorte de faux détachement, qui se conjugue bien avec sa dégaine, son col ouvert et sa barbe de trois jours.

Louis Lortie n’a plus rien à prouver. Quand on en arrive à cette fausse nonchalance presque miraculeuse dans la Sonate pastorale (n° 15), c’est qu’on a beaucoup de choses à raconter dans Beethoven. Mais sur les dernières notes de l’Opus 111, quel est le sentiment dominant ? Le bonheur qu’un tel témoignage existe ? Peut-être. Mais surtout une amertume et une tristesse infinies. Ces concerts-là, vécus en vrai, on s’en serait souvenus toute une vie et ils seraient devenus légendaires.

 

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