Éric Heidsieck, élans et ressacs d’une carrière musicale

Éric Heidsieck était, dans les années 1960 et 1970, «le» pianiste français qui maîtrisait le répertoire germanique dans une qualité attestée par les disques qui viennent de reparaître. La question était donc: comment le milieu musical avait-il pu passer à côté de cela?
Photo: Collection personnelle Éric Heidsieck Éric Heidsieck était, dans les années 1960 et 1970, «le» pianiste français qui maîtrisait le répertoire germanique dans une qualité attestée par les disques qui viennent de reparaître. La question était donc: comment le milieu musical avait-il pu passer à côté de cela?

Il y a quelques semaines, Warner publiait un coffret des enregistrements Emi-Pathé Marconi (1957-1974) du pianiste français Éric Heidsieck. Il y a une semaine, nous nous interrogions ici même : comment la France avait-elle pu passer à côté d’un pianiste aussi talentueux, unique dans son paysage artistique puisqu’alliant conscience germanique et tact français ? À l’autre bout du fil, joint par Le Devoir, le pianiste résume l’affaire :

« Je me souviens d’une entrevue :

— On dit que vous faites des portraits en musique.

— Oui, c’est vrai, j’improvise un peu.

— Avez-vous fait le portrait d’Hitler ?

— Je n’aime pas ce qu’il est.

Voilà comment était perçu en France le fait d’avoir travaillé avec Wilhelm Kempff et de m’appeler Heidsieck ! »

L’interlocuteur nous sent un peu sonné par sa réponse. « Vous faites bien de m’appeler : vous me posez des questions, je vous donne les réponses et ça me fait du bien ! » s’amuse Éric Heidsieck alors que nous discutons depuis déjà 45 minutes. Il ne s’agit pas de prétendre qu’Éric Heidsieck était meilleur que ses confrères français de l’époque. L’intérêt partait d’un fait objectif clair : Heidsieck était, dans les années 1960 et 1970, « le » pianiste français qui maîtrisait le répertoire germanique dans une qualité attestée par les disques qui viennent de reparaître. La question était donc : comment le milieu musical avait-il pu passer à côté de cela ?

Fiasco marketing

En 1969, Éric Heidsieck est probablement le premier Français depuis l’Alsacien Edouard Risler en 1905 à donner les 32sonates de Beethoven en concert. Même Yves Nat (1890-1956),qui les a enregistrées, n’a pas présenté de cycle complet.

À la salle Gaveau, on se presse à tel point qu’il faut ajouter des chaises sur la scène. « Ma mère qui vivait encore aimait se mettre au fond de la salle pour entendre les commentaires. En voyant les chaises sur scène, un spectateur avait dit : “J’avais oublié que les dernières sonates de Beethoven étaient pour piano et chœur” ! »

Je recevais cinq exemplaires. Pour le reste, j’achetais mes propres disques et Cassiopée ne me versait pas un sou de droits d’auteur. J’ai donc fini par tout arrêter et intenté un procès que j’ai gagné. Mais alors que je pensais qu’un procès comme ça durerait six mois, les procédures ont duré des années et pendant ce temps-là, les gens disaient : “On ne comprend pas, on ne vous entend plus.” Heureusement, les Japonais m’ont tiré de là !

Jackpot pour Heidsieck à l’aube du bicentenaire Beethoven de 1970 ? Même pas. « J’étais au Bureau de concerts Maurice Werner. Werner touchait 15 % sur mes cachets. Quand je lui ai dit : “Trouvez-moi des endroits où je puisse refaire cette expérience”, il m’a répondu : “Maintenant que c’est fait, trouvez-vous à travailler une autre intégrale”. » Éric Heidsieck l’a écouté : il a travaillé les Suites de Haendel. « En 1971, il a fallu louer la salle Gaveau pour quatre soirées Haendel et comme ce n’était pas du tout connu, il y avait 40 personnes dans la salle. »

Sa philosophie, Maurice Werner l’avait confiée à Jean-Paul Sevilla, un collègue de Heidsieck : « Nous sommes là pour suivre les artistes ; nous ne sommes pas là pour les faire. » Que les choses ont donc changé ! Du coup, Éric Heidsieck est allé voir l’influente Madeleine de Valmalète. « Je n’avais pas le sens du fric et je ne l’ai jamais eu. Valmalète a accepté de me prendre, mais quand elle m’a demandé mes cachets, au lieu de lui dire : “Demandez le maximum”, je lui ai dit la vérité. » Valmalète représentait aussi Bruno Leonardo Gelber et avait plus à gagner à tout miser sur lui comme pianiste Beethoven-Brahms en France. Heidsieck, lui, se fait appeler pour des remplacements.

Sur le front des enregistrements, le portrait est comparable. « EMI était dirigé de Londres. Les sonates de Beethoven, que nous avions enregistrées en France, avaient été enregistrées en même temps, sous la direction londonienne, par Daniel Barenboïm. Les disques de Barenboïm étaient distribués en France, alors que ce je faisais n’avait pas le droit d’aller en Angleterre. J’ai pris un billet d’avion pour aller voir le directeur à Londres afin de demander pourquoi empêcher l’importation des disques. Il m’a dit : “On ne peut pas pousser deux chevaux en même temps”. »

En pratique, « en France, les sorties de l’intégrale se sont tellement échelonnées que lorsque le dernier vinyle est paru, un critique a même écrit en substance : “C’est rudement bien ; il faudrait qu’il enregistre les 32 sonates” ! »

Grand Prix à vélo

Éric Heidsieck demande alors à enregistrer le Concerto de Jean Françaix et le Concerto d’Albert Roussel. « Je suis allé voir le directeur de Pathé-Marconi (EMI). Il m’a dit : “Très bonne idée”. Quinze jours après, une amie pianiste [Danielle Laval] me téléphone en me disant : “Je suis contente, Pathé-Marconi vient de me proposer le Concerto de Roussel”. » Contrat moral rompu, constate le pianiste.

Un petit éditeur nommé Cassiopée contacte alors Heidsieck, qui enregistrera 22 disques entre 1971 et 1979. C’est pour ses Barcarolles de Fauré chez Cassiopée qu’il reçoit le Grand Prix du disque. « Le directeur de Cassiopée, très bon preneur de son, mais radin, était nul pour partager ce qu’il faisait. L’après-midi de la délibération, j’allais nager à la piscine de mon quartier et je tombe sur un critique membre du jury. “On se réunit ce soir, on aimerait considérer vos Barcarolles, mais il n’y a pas moyen d’avoir le moindre disque de Cassiopée”, me dit-il. Je suis sorti de l’eau, je me suis rhabillé, j’ai pris mon vélo et j’ai apporté mon disque à l’endroit où le jury se réunissait. C’était une situation insensée. »

Le problème était, hélas, plus profond que cela. « Je recevais cinq exemplaires. Pour le reste, j’achetais mes propres disques et Cassiopée ne me versait pas un sou de droits d’auteur. J’ai donc fini par tout arrêter et intenté un procès que j’ai gagné. Mais alors que je pensais qu’un procès comme ça durerait six mois, les procédures ont duré des années et pendant ce temps-là, les gens disaient : “On ne comprend pas, on ne vous entend plus.” Heureusement, les Japonais m’ont tiré de là ! »

Professeur Heidsieck et le Japon

Avec trois enfants à nourrir, pas de droits d’auteur et des concerts au pied levé, Éric Heidsieck finit par devenir professeur au moment de la création d’un Conservatoire supérieur à Lyon, poste qu’il occupe de 1980 à 1998. Ses concerts, il les donne pendant les vacances, au Japon, d’autant qu’en France, sa carrière est en berne. « Au début, j’ai souffert en France parce que mon père était dans le champagne. Aux Concerts Colonne, un contrebassiste m’avait lancé : “Alors, ça t’a coûté combien de bouteilles ?” J’ai traîné cela assez longtemps. »

L’autre boulet, c’est une invitation à l’Élysée pour jouer pour le président Giscard d’Estaing. Au moment de se représenter, en 1981, Giscard cherche des personnalités pour signer une lettre de soutien. Heidsieck est sollicité : « J’ai accepté de signer. Mitterrand a gagné et à partir de ce moment-là, ça a été abominable, notamment à la radio. Comme j’avais été apparemment contre Mitterrand, j’étais complètement bloqué en France. » L’extrait d’entrevue, mise en exergue en début de texte, date de cette époque-là.

Éric Heidsieck a heureusement eu des soutiens dans le milieu, notamment Rubinstein ou Gelber. « Le monde musical ne m’a pas oublié, mais le grand public, c’était autre chose. »

Dans cette accumulation de contrariétés, une rencontre a changé beaucoup de perspectives. En 1964, Éric Heidsieck joue les 4 Tempéraments pour piano et orchestre de Hindemith à la radio française. Le chef est le Japonais Akeo Watanabe. « En 1968, Watanabe m’a présenté dans le 1er Concerto de Brahms à Tokyo, un concert filmé. » Mais ce qui déclenche l’engouement des Japonais pour Éric Heidsieck est un concert donné à Uwajima. « Ce concert a été enregistré et le disque a été la meilleure vente de l’année. »

« Parallèlement, des critiques avaient fait une écoute en aveugle de la Sonate de Liszt et ma version gravée chez André Charlin en 1963 ou 1964 avait gagné la comparaison. » Heidsieck est retourné plusieurs fois à Uwajima par la suite et JVC a enregistré l’intégrale des sonates et les grands concertos de Mozart avec le Mozarteum à Salzbourg. « Pendant six ans, en mars et en octobre, j’allais à Salzbourg enregistrer des concertos. Mes disques n’ont jamais été distribués en Europe. »

Depuis le début des années 2000, Éric Heidsieck, 84 ans, est diminué. « J’ai eu un pépin au Japon, probablement une première attaque. J’allais répéter avec une violoniste avec laquelle j’avais publié un disque Beethoven (Mariko Senju, chez Victor en 1998), je pose la partition et soudain, mon bras tombe sur le clavier. J’ai dû arrêter et je me suis remis à la composition. C’est ce qui m’a sauvé. À partir du moment où la main était moins bonne, je composais ce que je pouvais jouer et le moral est reparti avec ma propre musique ! »

Vie fabuleuse d’un résilient peu ordinaire ? Ou vie d’artiste, tout simplement ?