La leçon des pianistes oubliés

Eric Heidsieck, dont Warner vient de rassembler en un coffret de 27 CD les enregistrements réalisés pour La Voix de son Maître entre 1957 et 1974, est aujourd’hui âgé de 84 ans. Il est vénéré au Japon, où s’écoulent principalement les 110 disques qu’il affiche désormais à son catalogue.
Photo: Warner Classique Eric Heidsieck, dont Warner vient de rassembler en un coffret de 27 CD les enregistrements réalisés pour La Voix de son Maître entre 1957 et 1974, est aujourd’hui âgé de 84 ans. Il est vénéré au Japon, où s’écoulent principalement les 110 disques qu’il affiche désormais à son catalogue.

L’industrie phonographique se penche sur le legs de pianistes sortis de la mémoire du grand public et, souvent, des spécialistes. Y a-t-il des enseignements à tirer de ces éditions ?

Le destin et l’art d’Ivan Moravec, pianiste tchèque auquel Le Devoir a consacré un portrait récemment, ont ému plusieurs lecteurs conquis par le coffret publié récemment par Supraphon. Il est évident que des pianistes de cette stature sont une denrée très rare et ont en général le statut de vedettes. Il est pourtant des artistes qui valent bien mieux que le rang auquel certains a priori les ravalent.

Champagne ?

Eric Heidsieck est-il né avec un patronyme trop pétillant ? Le pianiste, originaire de Reims, est bel et bien de la famille du champagne du même nom. Cela fait naître chez certains la suspicion d’une « carrière achetée ». Oui, telles choses se sont vues et se voient encore, mais ce n’est, dans ce cas, ô combien, pas le cas.

Eric Heidsieck, dont Warner vient de rassembler en un coffret de 27 CD les enregistrements réalisés pour La Voix de son Maître entre 1957 et 1974, est aujourd’hui âgé de 84 ans. Il est vénéré au Japon, où s’écoulent principalement les 110 disques qu’il affiche désormais à son catalogue. Mais il est inconnu ailleurs.

Pour décrire l’art de ce pianiste, il faut tout d’abord faire abstraction de l’idée qu’il s’inscrirait génériquement ou caricaturalement (et moins bien que d’autres) dans le courant d’une « école française », dans l’esprit Robert Casadesus ou Yvonne Lefébure, une école que l’on schématiserait par clarté, allant et détachement émotionnel. Ce qui marque le parcours d’Eric Heidsieck, élève de Cortot et de Ciampi, c’est Beethoven, qu’il est allé parfaire auprès de Wilhelm Kempff.

Heidsieck fit son entrée dans le monde du disque à 20 ans avec la Sonate Hammerklavier, qu’il réenregistra dans le cadre de son intégrale. Quitte à être iconoclaste, peut-on avancer qu’en 2021, on se nourrit avec plus de plaisir à l’intégrale franche et concentrée, parfois inventive et piaffante, de l’élève français qu’à celle du maître allemand, dont on n’a pas forcément envie de se coltiner le piano clinquant ?

Il y a une élégance chez Heidsieck que l’on connaissait dans trois disques de concertos de Mozart gravés avec André Vandernoot (cadences inventives, couleurs orchestrales merveilleuses) et que l’on redécouvre dans un 1er Concerto de Chopin avec Pierre Dervaux. On la retrouve dans de sublimes Nocturnes de Fauré, et dans des suites de Haendel ou des sonates de Hindemith que personne ne jouait alors. Deux CD sont consacrés à des duos avec son épouse Tania et trois à des œuvres pour violoncelle et piano en tandem avec Paul Tortelier, dont les sonates de Beethoven.

La question posée rétrospectivement par ces enregistrements parfois saturés est : que s’est-il passé ? La France avait, dès les années 1960, après Yves Nat (1890-1956), un pianiste talentueux alliant conscience germanique et tact français, donc au profil bien dessiné. Quinze ans d’enregistrements et puis s’en va. Seul le pays du Soleil levant ne l’oublie pas. Étrange métier !

L’intello chauve

Warner publie également un coffret de 14 CD consacré à Pierre Barbizet. Il y a ici nettement moins d’inédits, car Barbizet était surtout un accompagnateur, notamment celui du violoniste Christian Ferras. Ceux qui s’intéressent à Ferras auront d’office 9 des 14 CD, Jean-Pierre Rampal comptant pour un autre CD (Franck-Pierné). Reste l’intégrale de référence de l’œuvre pianistique de Chabrier à deux et à quatre mains (avec Jean Hubeau), le Quatuor avec piano de Schumann, le Concert de Chausson, le 1er Concerto de Serge Nigg avec Cluytens, le fameux Ma mère l’Oye de Ravel et le Rondo à deux pianos de Chopin avec Samson François. La plus grande rareté est un disque Erato de sonates de Beethoven (nos 14, 23, 26) enregistré en 1980, un peu trop tard et de manière sèche. Coffret intéressant si vous n’avez pas les documents via un coffret Ferras, avec lequel Pierre Barbizet a formé un duo entré dans l’histoire.

Plus rare : un coffret DG Australie consacré au Hongrois Andor Földes. Les années 1950 ont été celles des grands chefs hongrois (Szell, Ormandy, Dorati, Reiner, etc.) et d’un pianiste, Gyorgy Cziffra. Mais aux côtés de ce flamboyant virtuose, deux pianistes conjuguaient racines hongroises et fascination pour la culture germanique : Géza Anda (1921-1976) et Andor Földes (1913-1992). Anda, « le troubadour du piano », qui élut résidence en Suisse à compter de 1943, fut le plus connu et le plus médiatique des deux. C’est à Anda que Deutsche Grammophon confia sa première intégrale stéréo des concertos pour piano de Mozart.

Földes enregistrait aussi pour DG, mais ses disques, quasiment tous monophoniques (1949-1963), ont été oubliés. Universal Australie les réunit dans un coffret de 19 CD paru dans sa collection « Eloquence ». Ce n’est pas un coffret régulièrement distribué ici, mais tout collectionneur intéressé peut le trouver chez des revendeurs en ligne de diverses contrées.

Enfant prodige, élève d’Ernő Dohnányi, Léo Weiner et Béla Bartók, Földes choisit, pendant la guerre, l’exil américain. Il adopta la nationalité américaine (1948) et s’y fit ardent défenseur de la musique de Bartók, notamment du 2e Concerto pour piano, dont il possédait un manuscrit. C’est pourtant à la salle Pleyel à Paris qu’il l’enregistra en juin 1949, avec l’Orchestre Lamoureux sous la direction d’Eugène Bigot, avec à la clé le Grand Prix du Disque et un contrat avec DG. Ce jalon clôt le premier CD.

Le nom de Földes est resté dans l’histoire pour les premiers enregistrements de la musique pour piano seul de Bartók, mais le reste (Mozart, Beethoven, Brahms, Schumann, Liszt) avait disparu après l’arrivée de la stéréo. L’intello chauve polyglotte à lunettes, qui faisait de la musique avec Albert Einstein et l’empereur Akihito, qui parlait de géopolitique avec le Pandit Nehru et discutait littérature avec Günter Grass et Friedrich Dürrenmatt n’était peut-être pas assez glamour dans les années 1960 déjà !

Or, c’est peut-être à l’art de ce genre de personnage que, justement, on a envie de s’abreuver aujourd’hui. Certes, en raison de la monophonie, le coffret s’adresse aux collectionneurs. Par ailleurs, on corrigeait moins de choses qu’aujourd’hui dans les disques, mais a contrario il transparaît, par exemple dans la Sonate de Liszt, une sorte de « nécessité musicale », plus piaffante que chantante.

Un petit mot sur deux autres oubliés, dans des « niches » particulières. Sony publie un petit coffret consacré à William Masselos (1920-1992), né d’une mère néerlandaise et d’un père grec, qui se fit connaître aux États-Unis comme spécialiste de la musique contemporaine, créateur notamment de la 1re Sonate de Charles Ives, qu’il enregistra deux fois (ces enregistrements auraient pu être regroupés). Familier des compositeurs américains (Ives, Bowles, Dello Joio, Copland, Ben Weber dans ce coffret), Masselos organisa en 1969 un concert marathon « régressif » de quatre heures à Carnegie Hall, commençant par des contemporains et finissant par le 2e Concerto de Chopin. Son éditeur ne lui a donné, en sus de son domaine, qu’un programme Satie, les Davidsbündlertänze de Schumann et la 1re Sonate de Brahms.

Pour historiens spécialistes, Appian vient de publier les enregistrements 78 tours et les microsillons Fauré d’Emma Boynet (1891-1974), pianiste qui a sombré dans l’oubli, grande protégée du pédagogue Isidore Philipp (1863-1958). Avec elle, nous sommes au cœur de l’« école française » : rigueur, clarté, détail dans un geste très vif dénué de tout affect. Les gravures 78 tours de multiples compositeurs (CD 1) sont presque caricaturales de cette approche, mais les enregistrements Fauré de 1950 et 1952 (CD 2) sont à connaître par les amateurs, bien plus que les gravures plus empesées de Germaine Thyssens-Valentin (1902-1987) qui, elles, ont acquis un statut de mythe.

Cinq grands oubliés

Eric Heidsieck. Warner, 27 CD, 0190295187590.

Pierre Barbizet. Warner, 14 CD, 0190295187620.

Andor Földes. DG, 19 CD, 484 1256.

William Masselos. Sony, 7 CD, 19439717182.

Emma Boynet. Appian, 2 CD, APR 6033.