Rachmaninov: «Philadelphia Story»

Deutsche Grammophon lance le couplage de la «1re Symphonie» et des «Danses symphoniques» par l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Yannick Nézet-Séguin.
Photo: Deutsche Grammophon Deutsche Grammophon lance le couplage de la «1re Symphonie» et des «Danses symphoniques» par l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Yannick Nézet-Séguin.

Deutsche Grammophon lance internationalement vendredi le couplage de la 1re Symphonie et des Danses symphoniques de Rachmaninov par l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Yannick Nézet-Séguin. Il s’agit du premier volume d’une future intégrale.

Les symphonies de Rachmaninov ont été travaillées sur plusieurs saisons par Yannick Nézet-Séguin et jouées en concert tant à Philadelphie qu’à Carnegie Hall. L’enregistrement qui paraît est tiré de concerts donnés à Philadelphie en 2018 et 2019.

Ormandy et son compositeur

Le nom de Rachmaninov est étroitement attaché à Philadelphie en raison de l’amitié qui liait le pianiste compositeur et Eugene Ormandy, qui y fut chef pendant 44 ans. Jerome Wigler, qui vient de fêter ses 101 ans et a passé plus de six décennies au sein de l’Orchestre de Philadelphie, racontait au Devoir en 2011 comment, par intérêt pécuniaire, la création des Danses symphoniques, initialement promises à Dmitri Mitropoulos et l’Orchestre de Minneapolis, avait finalement abouti à Philadelphie.

Un document sonore privé retrouvé dans la collection Ormandy de l’Université de Pennsylvanie et publié en 2018 sur étiquette Marston permet d’entendre Rachmaninov présenter au piano ses Danses symphoniques à Eugene Ormandy le 20 décembre 1940, avant que le chef hongrois en assure la création le 3 janvier suivant. Ces acétates précaires et fragmentaires ne laissent aucun doute sur la fantasmagorie hantée de la dernière grande composition de Rachmaninov, une optique interprétative à laquelle Ormandy tourna quelque peu le dos pour en faire des danses fantastiques, kaléidoscopiques et très colorées.

C’est cet héritage philadelphien qu’assume pleinement Yannick Nézet-Séguin. Lorsque les trompettes entament le 2e mouvement (à l’origine intitulé « Crépuscule »), nous entendons ici littéralement des trompettes bouchées sur un lit de cors entraînées dans un mouvement de valse. Avec le Russe Kirill Kondrachine (Melodiya), nous sommes aux enfers avec des cris d’âmes damnées emportées dans un tourbillon. Sous la baguette du chef québécois, tout est impeccablement beau ; jamais violent ou lacérant (cf. dernière minute du 2e mouvement).

Le miel sonore

La Première symphonie est de la même esthétique : des détails, une grande logique par rapport à la partition, de superbes couleurs orchestrales, comme en témoigne le 2e mouvement, allegro animato. Le parti pris est celui de l’hédonisme sonore et de sa sculpture en temps réel dans un flot musical d’une grande logique.

Le miel sonore est probablement ce que beaucoup attendent du luxueux Orchestre de Philadelphie et on félicitera le preneur de son Andrew Mellor de nous l’offrir avec autant de chaleur et de détails. De ce point de vue, Yannick Nézet-Séguin part avec un avantage décisif sur ses devanciers Eugène Ormandy (son plus massif et dur) et Charles Dutoit (de la même obédience, mais avec une direction moins souple).

Les interprètes peuvent néanmoins prendre d’autres voies, et charger expressivement la barque, d’autant que le jeune Rachmaninov, déjà fasciné par l’idée de la mort, évoque le Dies Irae de manière récurrente. On écoutera notamment dans le 2e mouvement de la 1re Symphonie le concept d’« animato » chez Vladimir Jurowski (LPO). Chez Vasily Petrenko (Warner), l’autre grand interprète moderne, crispation des coloris et hargne confèrent une tout autre tension au finale.

Ces partis pris osés marquent plus décisivement nos mémoires. Sans parler d’Evgueni Svetlanov, qui évolue sur une autre planète dans ses deux intégrales, Vladimir Ashkenazy (Decca), référence occidentale gravée à Amsterdam, dans un son un peu trop réverbéré, fait de la 1re un moment presque terrifiant, notamment dans le portique d’entrée et les trois dernières minutes (on y retrouve chaque fois chez Rachmaninov l’indication « grave »). Face à ces regards qui visent avant tout l’éloquence, la lecture de Yannick Nézet-Séguin peut se définir comme « symphonico-esthétique » .

Au Canada, le lancement numérique (téléchargement et streaming), qui a lieu vendredi 29 janvier, précède la parution du disque physique, prévue le 12 février. Nul doute que la série va augmenter ici l’attention portée à la musique orchestrale de Rachmaninov. C’est l’une de ses grandes vertus.  

Sergeï Rachmaninov

Symphonie no 1. Danses symphoniques. Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin. DG « CD / Download » 00289 483 9839. Version numérique : 29 janvier. CD à paraître le 12 février.