Le printemps classique au radar

Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse

Vienne, la hardie, est privée de musique jusqu’en mars au moins. Berlin, labrave, attendra Pâques. Le Québec, lui, a choisi la navigation à vue. Pas de visibilité au-delà du 8 février : difficile de dérouler une programmation printanière dans ces conditions.

Les plus hardis de la bande seraient-ils les contemporains ? Qu’on se le dise, Walter Boudreau est sur le pont et, à la tête de la Société de musique contemporaine du Québec(SMCQ), il organise son 10e Festival Montréal/Nouvelles Musiques(MNM) en bonne et due forme, qui aura lieu du 18 au 28 février.

Les explorateurs

Le Festival biennal MNM, réinventé sur le mode virtuel gratuit, visera à proposer au public « une odyssée sonore inouïe et inédite sur le thème Au-delà des frontières ».

On ne sera pas surpris de voir que Walter Boudreau se promet de « dépasser les bornes musicales ». Le concert d’ouverture du 18 février sera dévolu au Vancouver Inter-Cultural Orchestra. La SMCQ nous a aussi concocté une plongée dans les années 1970 avec L’ode à l’Infonieet un concert-rétrospective, Volumina, à la Maison symphonique. Elle occupe même le créneau des « balados » depuis le 21 janvier avec SMCQ : l’histoire, en douze épisodes de 20 à 30 minutes.

Alors que l’on peut encore découvrir jusqu’à dimanche la production de Chants libres Prélude à l’opéra, Le Vivier a aussi dévoilé une programmation hivernale de trois mois, avec neuf concerts en ligne, 50 œuvres, 12 créations et 70 artistes, une série inaugurée vendredi soir 22 janvier avec Architek Percussion et qui se poursuivra le vendredi 29 avec Sixtrum et le vendredi 5 février avec l’Ensemble Paramirabo. Après des rendez-vous les 11 et 16 février, Le Vivier laisse passer MNM et reprendra en mars avecVoces Voreales (le 6), Quasar(le 18) et Paramirabo (le 25).

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Seuls l’Orchestre symphonique de Montréal(OSM) et l’Orchestre Métropolitain(OM) se sont lancés dans de telles projections. Pour les deux orchestres, il semble clair que les carottes sont cuites jusqu’à Pâques. Leurs concerts sont parfois enregistrés avec plusieurs mois d’avance, comme celui d’Alexander Shelley à l’OSM (Roméo et Juliette de Tchaïkovski, Sérénade de Bernstein avec Andrew Wan et Prélude et Mort d’Isolde), mis en boîte à l’automne et diffusés dans la seconde moitié de février. D’ici là, les deux enregistrements avec Rafael Payarerempliront l’espace.

En mars suivront L’histoire du soldatsous la direction du chef assistant, Thomas Le Duc-Moreau, et un concert Sibelius, Rautavaara et Chostakovitch (Symphonie no 1) sous la direction deDalia Stasevska.

L’Orchestre Métropolitain entame une intégrale des symphonies de Brahms sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. La Première sera diffusée du 12 au 21 mars, la Seconde,du 9 au 18 avril.

Les navigateurs

À l’Orchestre symphonique de Québec (OSQ), on sait que deux concerts seront diffusés gratuitement sur la page Facebook et la chaîne YouTube de l’Orchestre dans les prochains jours : Tania Miller dirigeant Copland, Elgar, Arcuri, Sarasate et Sibelius (Symphonie no 1) et un programme d’airs et de symphonies (nos 21 et 33) de Mozart par Karina Gauvin et Bernard Labadie. Pour la suite, « il y a des projets, mais, pour le moment, rien n’est fixé », nous dit Mélissa Simard, coordinatrice des relations publiques. Le Club musical de Québeca remboursé tous ses abonnés et diffuse un concert dePallade Musica dimanche à 16 h et le 7 février.

Aux Violons du Roy, le codirecteur, Laurent Patenaude, nous avoue que « février est chaotique, car trop incertain », et laisse entrevoir deux projets en mars. Il invite à consulter le site Internet et la page Facebook de l’institution. L’Opéra de Québec, qui vient de nommer Daniel Turp à la présidence de son conseil d’administration, vise la tenue de son Festival d’été et patientera en organisant un gala de Saint-Valentin webdiffusé gratuit le 14 février à 15 h.

L’Opéra de Montréal, qui a reçu 700 000 $ pour un « incubateur numérique » et diffusé à ce titre deux archives (Hänsel et Gretel et La bohème) et une création, n’a pas encore annoncé de nouveau projet.

« La situation est plus compliquée qu’à l’automne. J’en suis à me demander ce qu’est un concert », nous dit Isolde Lagacé, la directrice de la salle Bourgie, qui, comme souvent, offre un pertinent baromètre de l’état des lieux. « Nous traitons quatre semaines à la fois en nous collant sur les annonces gouvernementales. »

À partir du 9 février, notre impression est que « cela va rester fermé », mais il faut rester prêts en cas de réouverture. À la salle Bourgie, tous les concerts webdiffusés peuvent avoir lieu en présence d’un public. « L’avantage de la webdiffusion, c’est que je peux filmer le jour où devait avoir lieu le concert et diffuser celui-ci à une date ultérieure, ce qui me donne plus de temps pour vendre des billets », dit Isolde Lagacé.

La situation est plus compliquée qu’à l’automne. J’en suis à me demander ce qu’est un concert. Nous traitons quatre semaines à la fois en nous collant sur les annonces gouvernementales.

 

Si la directrice de la salle Bourgie se demande ce qu’est un concert, c’est que « la situation est plus compliquée qu’à l’automne : les scénarios sont démultipliés », entre les concerts reportés, les concerts sans public, les concerts webdiffusés avec public, etc. « Il y a des subventions avec des paramètres attachés à ces subventions. » Exemple pratique : « Je viens de faire vérifier si nous risquions de perdre une subvention si nous annoncions un concert le 12 février sans savoir si les salles rouvriront ou pas. » Voilà qui peut expliquer le vaste excès de prudence observé partout.

« En septembre, nous avions annoncé 52 concerts, imprimé un dépliant, géré des reports et des remboursements », rappelle Mme Lagacé. « Là, je n’ai rien annoncé, je n’ai rien annulé, je ne suis tenue à rien. J’ai une vingtaine de concerts jusqu’au 1er avril (un ou deux par semaine) que je vais présenter en webdiffusion. » Inutile de faire de grandes planifications : « une webdiffusion s’achète dans les 24 à 48 heures qui précèdent, et l’information passe par notre site, des infolettres, notre page Facebook et les abonnés du Musée. C’est une nouvelle business qui commence. »

Entre janvier et juin, Isolde Lagacé testera des équipes, des billetteries sur le Web, des plateformes et des façons de filmer. « Après, je regarderai les résultats et me positionnerai. »

Deux choses sont sûres. D’abord, la limite des reports est atteinte. « Quand cela fait un an que l’on reporte des concerts, à un moment donné, les projets meurent de leur belle mort. » Ensuite, si les salles ouvrent en mai ou en juin, rien n’empêchera de piloter à vue et de prolonger la saison régulière pour en profiter un peu. L’espoir n’est pas perdu.