«The Blue of Distance»: la vie en bleu d’Elori Saxl

La jeune compositrice américaine Elori Saxl
Photo: Peter Coccoma La jeune compositrice américaine Elori Saxl

Le joliment nommé The Blue of Distance, premier album de la jeune compositrice américaine Elori Saxl, n’a rien à voir avec la pandémie, « mais cette musique me fait du bien ces temps-ci », reconnaît-elle. Écrites il y a trois ans, enregistrées il y a plus d’un an, les sept compositions de cette suite post-minimaliste ont été « le moyen de donner un sens à la solitude et à la mélancolie qui m’habitaient à cette époque, confie la musicienne. Je souhaite simplement qu’elle puisse aujourd’hui aider ceux qui vivent ça à leur tour ».

L'album «The Blue of Distance» d'Elori Saxl

Un petit bijou, ce premier disque d’Elori Saxl, Brooklynoise exilée sur Madeline Island, tout au nord de l’État du Wisconsin, dans le lac Supérieur. « J’ai été extrêmement chanceuse, j’avais quitté la grande ville quelques semaines seulement avant la première vague de la pandémie et je vis sur cette île depuis neuf mois déjà, explique Elori, jointe là-bas le mois dernier. J’ai grandi ici, j’ai toujours eu l’habitude de venir y passer quelques semaines durant l’hiver, mais lorsque la pandémie a frappé, j’ai choisi d’y rester. Le rythme de vie y est complètement différent, et c’est un bel endroit pour endurer une pandémie. »

Et pour laisser cours à son inspiration : la moitié des pièces du tendre The Blue of Distance ont été composées là. Plonger dans les dix minutes de Blue et les douze de Memory of Blue nous inspire les images de cette île « presque aussi grande que Manhattan, mais avec 300 habitants », illustre Elori. Les grands espaces l’inspirent, elle qui, plus jeune, a étudié le violon classique avant de suivre une formation de géographe dans le Vermont — « On allait toujours à Montréal pour assister à de gros concerts, je garde de bons souvenirs ta ville », dit-elle.

Ce premier album possède même quelques attributs panoramiques. Ces vagues de cordes qui ondulent comme la surface du grand lac. Ces fragments de mélodies qui surgissent, comme le profil des montagnes apparaissant au loin, derrière un nuage. Un disque tributaire de l’œuvre — littéraire autant que musicale — de Steve Reich, mais aussi étrangement inspiré par celle de Kaytranada, « que je considère comme un dieu », souligne Elori Saxl. « Reich et Philip Glass étaient à leur façon inspirés par la scène des clubs du downtown [de New York] à leur époque, ils cherchaient à reproduire ça dans leur travail. Lire sur le processus créatif de Reich m’a beaucoup inspirée. »

Une dose de nature

The Blue of Distance invite à l’introspection, avec ses harmonies rassurantes et subtilement dynamiques faites de cordes, de hautbois, de clarinette, de basson, de synthétiseurs et de bruits de la nature trafiqués, parce que « j’aime l’idée que ces sons, le vent qui souffle, le bruit de l’eau, puissent être transformés pour avoir l’air d’être de vrais instruments de musique », dit Elori, qui tient aussi à saluer le travail de ses collaborateurs Zubin Hensler, qui a mixé l’album d’une main de maître, et du vétéran Taylor Deupree, expert matriceur. Ces gars-là ont magnifié un enregistrement fait avec des bouts de chandelles et de modestes micros dans la cuisine de l’appartement new-yorkais d’Elori, « avec des amis musiciens que je payais en leur faisant des repas ».

J’aime l’idée que ces sons, le vent qui souffle, le bruit de l’eau, puissent être transformés pour avoir l’air d’être de vrais instruments de musique

 

Le « bleu de la distance », qui a inspiré les titres de l’album, est un terme emprunté à l’écrivaine et essayiste américaine Rebecca Solnit, explique Elori. « C’est une phrase tirée de son livre A Field Guide to Getting Lost — l’idée voulant que, lorsqu’on regarde des montagnes éloignées, elles nous paraissent de couleur bleue, alors qu’elles apparaissent blanches lorsqu’on s’en rapproche. C’est la distance qui rend cette couleur perceptible », la distance comme métaphore, dans l’univers sonore de Saxl : si une moitié de ce disque a été écrit dans le bonheur à Madeline Island, l’autre moitié l’a été l’hiver suivant, dans son petit appartement de Brooklyn, dans un état d’esprit complètement différent.

« J’étais plutôt à terre », dit Elori, qui gagne sa vie comme monteuse à la télévision et au cinéma (c’est elle qui a réalisé le clip de son extrait Wave III). Les mots de Rebecca Solnit lui ont permis de se relever. « Cela m’a fait comprendre que cette mélancolie que je ressentais avait une valeur en soi, qu’il ne servait à rien de repenser à cet été, à ces amis, à ces paysages qui me manquaient. Il fallait embrasser la mélancolie . » Et terminer ce premier disque sur lequel elle travaillait depuis déjà plusieurs années. « Tout s’est mis en place lorsque j’ai lu cette phrase : “the blue of distance”. »

The Blue of Distance d’Elori Saxl paraîtra vendredi, sur étiquette Western Vinyl.