Ivry Gitlis et la mécanique du coeur

Indépendance de pensée,  tempérament fougueux,  personnalité  unique, le  violoniste Ivry Gitlis ne rentrait pas dans les  cadres. Le voici ici en répétition avec un ensemble musical  à Marseille  en 2011.
Bertrand Langlois Agence France-Presse Indépendance de pensée, tempérament fougueux, personnalité unique, le violoniste Ivry Gitlis ne rentrait pas dans les cadres. Le voici ici en répétition avec un ensemble musical à Marseille en 2011.

Ainsi donc, Ida Haendel et Ivry Gitlis sont morts la même année : 95 ou 96 ans, probablement, pour elle, 98 ans, assurément, pour l’enfant de Haïfa, génie à l’archet libre, décédé le 24 décembre à Paris.

Ivry Gitlis avait été découvert à neuf ans par Bronisław Huberman. Il se souvenait d’avoir entendu Carl Flesch, qu’il comparait à un « Freud du violon », et George Enesco, symbole de la Musique, avec un « grand M ». Heifetz était pour lui un absolu, l’égal en présence scénique de Marlène Dietrich et de Maria Callas. Ce qu’il n’avouait pas, c’est à quel point lui aussi était singulier.

L’injustice de la renommée

Qu’est ce qui fait que Glenn Gould, personnage unique lui aussi, pareil électron libre, est vu et reconnu comme un phare de la pensée, une « référence », alors que, dans ce même univers de la « bien-pensance classique », on considère Ivry Gitlis de haut et avec condescendance, comme une espèce de saltimbanque illuminé ?

Ivry Gitlis était un phénomène. Allez-y ! Prenez le Concerto pour violon no 2 de Bartok. Fermez les yeux, ne vous posez pas la question à savoir qui joue. L’étoile du berger qui brille plus que les autres, c’est la version Gitlis-Horenstein de 1955. Concertos de Hindemith, voire de Berg ? Même combat ! Et si vous voulez entendre le concerto que Sibelius a vraiment composé (en 28 minutes chrono) loin des « gestes » de violonistes : Gitlis-Horenstein, encore. Un régal et une révélation quand on suit la partition.

Dans une entrevue avec Emmanuel Hondré de la Philharmonie de Paris, il y a deux ans, Gitlis parle de sa rencontre, comme élève, avec le grand violoniste Jacques Thibaud : « La leçon ? Il jouait juste une phrase, un parlando. Il parlait avec son violon. Ce n’était pas de la mécanique. C’était la mécanique du cœur. »

Indépendance de pensée, tempérament fougueux, personnalité unique, Ivry Gitlis ne rentrait pas dans les cadres. Ce n’est pas par hasard qu’il montait sur scène à 80 ou à 90 ans avec Martha Argerich pour se lancer dans des aventures musicales imprévisibles. Le qu’en-dira-t-on sur son intonation fragilisée, il n’en avait que faire. Personnage connu en France, il avait déjà été oublié ailleurs. Comment pouvait-on si peu entrer dans le moule, snober le marché de l’Amérique du Nord et apparaître dans le film maudit The Rock and Roll Circus en 1968 aux côtés de Yoko Ono avec The Dirty Mac (John Lennon, Eric Clapton, Keith Richards et Mitch Mitchell) pour compagnie ?

« Aujourd’hui, et pas seulement en musique, on ne fait souvent que répéter. C’est bien dommage. On utilise des recettes, mais on n’invente plus », disait Gitlis à Jean-Michel Molkhou dans le livre Les grands violonistes du XXe siècle.

À son acmé, Gitlis réinventait la musique et lui donnait chair.